04 mai 2008

Alexandra Grimal, résidence aux Disquaires

Reprendre le chemin du blog, retrouver le goût d'écrire sur la musique. Difficile. Après plus de trois ans à chroniquer un maximum de concerts, la sensation de s'être un peu usé, laissé prendre par des formules trop souvent répétées, est un frein non négligeable mis à l'envie moteur du départ. Pourtant, il y a comme un manque à ne pas coucher sur le papier-écran ne serait-ce que quelques lignes. Comme si le concert n'était pas tout à fait achevé. La mémoire de riches soirées sonores se nourrit de l'exercice de mise en mots qui leur fait suite. Alors, s'y remettre. Encore. Parce qu'il n'y a en fait pas d'alternative.

Pour replonger, rien de tel que la résidence actuelle aux Disquaires développée par une musicienne vue à de nombreuses reprises ses dernières années. Construction patiente d'un univers personnel particulièrement intéressant. Après le foisonnement tous azimuts qu'Alexandra évoquait dans l'interview qu'elle m'avait accordée pour CJ il y a un peu moins de deux ans, on sent aujourd'hui comme une phase de consolidation, du discours comme des groupes. Il y a certes toujours chez elle ce besoin de multiplier les projets et les rencontres, mais on perçoit désormais également la nécessité de stabiliser des collaborations, de développer sur le plus long terme un corpus de compositions qui forment à présent les bases d'une démarche singulière. Côté groupes, le quartet acoustique qu'elle forme avec Giovanni Di Domenico, Manolo Cabras et Joao Lobo comme le trio électrique avec Antonin Rayon et Emmanuel Scarpa ont désormais une existence pluri-annuelle qui en font les deux piliers-laboratoires de son univers. Au-delà de ces deux ensembles, il y a aussi quelques rencontres au long cours comme les échanges répétés avec Nelson Veras. On retrouvait ainsi le guitariste brésilien dans les deux concerts de l'actuelle résidence d'Alexandra auxquels j'ai assisté jusqu'à présent.

Tout d'abord, mercredi 23 avril, une rencontre avec la chanteuse Jeanne Added - autre jeune musicienne dont je pense le plus grand bien et déjà vue à de nombreuses reprises, de Bruit du [sign] en Poète, vos papiers, en passant par Vincent Courtois ou l'Ensemble Cairn. Pour l'occasion, nouvelles compositions pour un quintet qui outre les deux jeunes femmes comptaient en ses rangs Nelson Veras donc, mais aussi Joachim Florent à la contrebasse et Patrick Goraguer à la batterie. Une soirée pour le côté nouvelles rencontres.

Ensuite, vendredi 2 mai, un quartet avec toujours Nelson Veras et Patrick Goraguer, auxquels s'adjoignait Jozef Dumoulin au fender rhodes. Un groupe pour le côté approfondissement. Des musiciens croisés régulièrement ces dernières années, et un répertoire avec quelques compositions désormais familières (Elks around !), développées au sein du quartet acoustique. 

Il y a des points communs aux deux concerts, comme le travail épatant sur le jeu de groupe, les jonctions entre les différentes phases d'un morceau, le fondu des solos dans une ambition plus collective. Les éléments rythmiques tirant sur un certain rock - pas si éloignés par exemple du Bruit du [sign] - apportés par le batteur forment un contraste saisissant avec le jeu souvent tout en retenue de Nelson Veras, guitariste de la surprise, qui lance des phrases inattendues, douces et liquides, et pourtant rythmiquement solidement charpentées (on ne joue pas avec Steve Coleman sans conséquence), ce qui crée un décalage onirique au sein de l'ensemble. Alexandra Grimal tire profit de ce paysage mouvant pour donner de l'épaisseur à ses compositions, sans nécessiter aucune esbrouffe ou débauche de puissance tapageuse. Elle privilégie les climats, dans la lignée (toutes proportions gardées) d'un Wayne Shorter autant nourri de ses expériences au sein de la machine hard bop d'Art Blakey que des lignes électriques de Weather Report. Goût de l'entre-deux qui débouche sur une démarche particulièrement en phase avec ce que le jazz contemporain propose de plus intéressant. La solidité du discours au soprano (le 2 mai uniquement) accentue bien entendu le parallèle.

Au-delà de ce fonds commun, chaque concert avait néanmoins ses particularités. Avec Jeanne Added, un brin d'espièglerie et pas mal de fraicheur. Avec Jozef Dumoulin, le plaisir des jouets électriques, du bidouillage des claviers et la recherche d'un développement très organique de la musique, bien au-delà de l'exposé successifs de solos et de thèmes. Sans oublier le plaisir d'entendre Alexandra au ténor et au soprano lors du deuxième concert. Et à chaque fois, la sensation d'assister à une oeuvre en phase "laborantine". Des projets mulitples développés sur trois mois aux Disquaires dans le but d'affiner, et affirmer, une démarche. Précieux. Pour ne pas louper là suite, commencez par cliquer.

A lire aussi :
- Jazzques, sur un récent concert à Bruxelles
- Thierry Quénum, sur le concert du 1er mai aux Disquaires
- Franck Bergerot, sur le concert du 2 mai aux Disquaires 

01 mai 2008

Copinage

1339509696.gifC'est sans bruit (un 1er mai, quelle idée !) que nait aujourd'hui sans bruit, nouveau label de "creative music(s) and jazz" centré sur la publication d'enregistrements de concerts téléchargeables légalement sur internet. Les deux premières réalisations rappelleront de bons souvenirs à ceux qui étaient présents au Châtelet la première semaine de juillet 2006. Les concerts de Ran Blake et du duo Benoît Delbecq/Marc Ducret dans le cadre de feu le festival Bleu sur Scène ouvrent en effet le bal. Deux très grands moments de musique que l'on retrouve avec plaisir deux ans après. Côté prix, en plus, c'est très doux (5€ pour Ran Blake, 6€ pour Delbecq/Ducret). Aucune raison, donc, de ne pas se laisser tenter.

Quant à la suite, elle s'annonce déjà tout aussi passionnante et indispensable, avec un duo Stephan Oliva/Jean-Marc Foltz prévu pour l'été. Sans bruit... mais pas sans écho. On en reparlera.

27 avril 2008

Three is a magic number

L'art du trio. Vaste sujet. Qui pour l'incarner mieux que Jimmy Giuffre ? Le saxophoniste et clarinettiste texan est mort cette semaine. Incarnation de l'autre face du free jazz. La face ouest, la face cool, la face chambriste. Européenne ? Et pourtant tellement nourrie de blues, de folk songs, des racines du sud-ouest américain, entre grandes plaines et voisinage mexicain. De The Three & The Two de Shelly Manne (dms), avec Giuffre et Shorty Rogers (tp), en 1954 à Free Fall de Giuffre, avec Paul Bley (p) et Steve Swallow (cb), en 1962, il y a une série de disques en trio qui n'a pas d'équivalent dans l'histoire du jazz. Une succession de formules originales, qui ouvrent grand les possibles d'un "jazz de chambre" alors en pleine invention : The Jimmy Giuffre 3, avec Jim Hall (g) et Ralph Pena (cb), Western Suite, avec Jim Hall et Bob Brookmeyer (tb), Fusion et Thesis, qui inaugurent, en 1961, l'association avec Paul Bley et Steve Swallow et plongent le cool dans l'improvisation collective. Tous indispensables. Tous tellement modernes encore aujourd'hui. La suite ne sera pas en reste, néanmoins. Les duos des années 80 avec André Jaume en témoignent. Giuffre était texan. Comme Ornette. Giuffre était un géant. 



Jimmy Giuffre, Bob Brookmeyer, Jim Hall - The Train & The River - Newport Jazz Festival 1958 

30 mars 2008

Domaine privé Pierre-Laurent Aimard

La Cité de la Musique propose en ce moment un Domaine privé à Pierre-Laurent Aimard, pianiste habitué du répertoire contemporain, ancien membre de l'EIC et, entre autres, source d'inspiration des Etudes de Ligeti. Pourtant, les concerts programmés dans le cadre de ce Domaine privé ne se résument pas à la musique du XXe siècle. J'étais aux deux premiers concerts, mercredi et samedi, avec le regret de ne pouvoir assister aux suivants (notamment le beau programme Schumann / Kurtag avec Elena Vassilieva mardi), mais les débuts de trimestre ne sont pas propices aux sorties en semaine.

Mercredi, l'Orchestre National de Lyon (ville natale d'Aimard) mettait à l'honneur trois oeuvres ayant pour thème commun le mythe de Prométhée. Une façon, pour Aimard, de s'inscrire dans le cadre général de la saison de la Cité placée sous le signe du profane et du sacré. Titan qui défie les dieux et se met aux services des hommes, Prométhée résume bien les tensions entre ces deux thèmes, mais est aussi une figure complexe, que chaque époque aborde différemment. Ainsi Beethoven, dans ses Créatures de Prométhée, une oeuvre assez précoce (1801) destinée à un ballet, met en avant, encore plein de l'esprit des Lumières, la gloire du créateur, de celui qui domine le feu et établit un nouvel ordre du monde centré sur l'homme. Un siècle plus tard, Scriabine, dans son Poème du feu (1911) pour piano et orchestre, s'attache plus à celui qui défie l'ordre ancien, qui se dresse seul face aux dieux de l'Olympe. Le piano semble ainsi lutter contre l'orchestre pour faire entendre progressivement une voix indépendante, émergeant du chaos initial pour finir dans une gloire pleine de lumière (à l'origine la pièce a été composée pour un clavier de lumière qui associerait chaque note à une couleur). A la fin du XXe siècle, Luigi Nono dans son Prometeo (1985) prend le contrepied de la tradition classique liée au mythe en proposant une musique toute en pianissimo ("le plus pppppp possible"), qui semble voir avant tout dans le Titan l'être condamné à perpétuité, qui voit son foie sans cesse repousser pour être dévoré par un aigle. Créateur, révolté, condamné, ces trois visions de Prométhée en disent long sur l'air du temps de chaque époque.

L'oeuvre de Nono est vraiment formidable. Assisté par la réalisation électronique de l'Experimentalstudio für akustische Kunst de Fribourg-en-Brisgau, l'Orchestre de Lyon est réparti en quatre endroits de la salle : un groupe sur scène, et un à chacun des trois balcons qui forment le premier étage de la salle. Ainsi spatialisée, la musique n'a pas besoin de déployer la grosse mécanique pour immerger les spectateurs dans une successions de vagues sensibles jouées à des niveaux sonores très faibles. Quatre chanteurs, deux récitants, et trois solistes (flûte basse, clarinette contrebasse et euphonium ou tuba) tissent une musique d'une extrême sensibilité, pleine de bourdonnements, de résonnances et de plaintes extatiques qui revisitent des pans entiers de la culture occidentale (des textes d'Hölderlin, Goethe, Sophocle, Eschyle...). Le traitement des voix est particulièrement somptueux, comme des cris étouffés, que viennent juste souligner les vibrations de la clarinette contrebasse ou les stridences répétitives des cordes. La force de Nono, et de l'interprétation, est d'insufler une vraie sensibilité à cette musique qui pourrait facilement être formaliste. Belle expérience et grande chance de pouvoir entendre ça dans une salle aux dimensions idéales (ni trop grande, ni trop petite).

Samedi, Pierre-Laurent Aimard est seul sur scène pour interpréter l'intégralité de L'Art de la fugue de Bach. J'ai encore peu de références pour comparer son interprétation. L'ordre des fugues et canons ne suit pas tout à fait la numérotation, mais conserve quand même la trame générale d'une complexité croissante. Le contrepoint XIV laissé inachevé par Bach est stoppé net au moment de l'interruption de la partition. J'ai pris beaucoup de plaisir à découvrir l'oeuvre comme un tout qui fait sens au-delà de chacune des fugues. L'interprétation souligne la beauté mécanique de l'écriture tout en évitant d'en faire un règlage d'horlogerie. Envie de prolonger l'écoute sur disque désormais, pour poursuivre l'exploration conjuguée des mondes de Bach et d'Aimard (puisque j'ai jusqu'à présent surtout des oeuvres vocales du premier, et du répertoire contemporain du second).

09 mars 2008

One Down, One Up

Brad Mehldau Trio, Salle Pleyel, vendredi 7 mars

Mes relations compliquées avec le jazz à Pleyel se poursuivent. Cette fois-ci je suis même parti avant la fin, tellement le propos lénifiant de Mehldau me gonflait. Le pianiste semble s'être laissé enfermer dans ses propres clichés, s'auto-caricaturant trop souvent. Des morceaux interminables, des thèmes pop dont toute profondeur semble absente, des effets au romantisme surappuyé, bien peu de choses à se mettre sous la dent finalement. Les quelques emballements au détour d'un morceau ne duraient guère : deux minutes qui laissaient entrevoir un grand pianiste au milieu de tunnels sans fin. Jeff Ballard à la batterie n'était pas plus intéressant que le leader. Trop de cymbales tuent la batterie ! La légèreté recherchée devient vite très pesante. Seul Larry Grenadier à la contrebasse sortait du lot avec quelques interventions lumineuses. Les seuls disques de Mehldau que je possède ont une dizaine d'années (les volumes 1 et 3 de The Art of the Trio, de 1997 et 1998) et j'étais resté sur quelque chose de beaucoup plus intéressant, nourri par une esthétique réformiste par rapport aux canons du trio jazz. Aujourd'hui, il n'en reste que quelques vestiges dans le jeu du pianiste, derrière une montagne de clichés qui semblent, qui plus est, recherchés.

John Hollenbeck, Theo Bleckmann & le Big Band du CNSMDP, Cité de la Musique, samedi 8 mars 

Là aussi, je suis parti avant la fin (à l'entracte). En revanche, je serais bien resté un peu plus si je n'avais dû me rendre au concert de l'Ensemble Cairn à l'Atelier du Plateau (chronique à venir sur Citizen Jazz). Dans le cadre des journées portes ouvertes du Conservatoire de Paris, les élèves de la classe de jazz accueillaient le batteur John Hollenbeck et le chanteur Theo Bleckmann. Les compositions étaient signées Hollenbeck, tête pensante du formidable Claudia Quintet, et recellaient leur lot de magnifiques subtilités. Le premier morceau voyait ainsi Theo Bleckmann littéralement gazouiller en contrepoint d'arrangements de cuivres très naturalistes. Il y avait comme des échos du travail de Maria Schneider dans l'écriture. La suite correspondait plus aux idées développées dans le cadre du Claudia Quintet, avec les possibilités démultipliées d'un grand ensemble. Les techniques vocales assez particulières de Bleckmann, entre clarté évanescente et bruitages accidentés, s'accordaient parfaitement aux complémentarités de timbres des piano, vibraphone, flûte et cuivres présents, le tout soutenu par une rythmique ludique et inventive menée par Hollenbeck. On entendait une véritable recherche des finesses d'écriture que permet un big band, bien loin de la seule puissance cuivrée. De quoi aiguiser la curiosité pour le disque du John Hollenbeck Large Ensemble sorti en 2005. Les élèves du CNSMDP, dont certains déjà entendus ou vus de-ci de-là (Eve Risser, flûtes et claviers, Simon Tailleu, piano, Quentin Ghomari, trompette, Stephan Caracci, vibraphone), menés par François Théberge, ont su magnifiquement servir la musique d'Hollenbeck, sans esbrouffe et avec une belle attention portée au son d'ensemble de l'orchestre.

1924285668.jpgPuisque j'en suis à évoquer Theo Bleckmann, je ne saurais trop conseiller son disque Berlin - Songs of love and war, peace and exile, sorti récemment chez Winter & Winter (encore et toujours), avec le pianiste Fumio Yasuda et un quatuor à cordes. Il y a toujours eu un petit côté cabaret weimarien chez Bleckmann qui colle parfaitement à ces chansons essentiellement signées Eisler/Brecht. Le dandy new-yorkais (né à Dortmund) s'approprie ces refrains plus ou moins célèbres, les fait entrer dans son univers particulier, et les incarne finalement bien mieux qu'une interprétation plus fidèle. De quoi apporter un peu plus la preuve qu'il y a un lien toujours fécond entre le monde culturel centreuropéen de l'entre deux guerres et le New York Downtown d'aujourd'hui (oui, c'est une obsession).

05 mars 2008

SAMO

Tiens, Antoine m'a tagué. Donc six trucs sans intérêt, si ce n'est celui d'alimenter ce blog (oui, je sais, j'avais promis un truc brillant et intéressant sur les élections au Landtag de Hesse, mais ça sera pour plus tard).

1. Le point 3 d'Aymeric me correspond assez bien également. J'ai même choisi allemand première langue à cause de Boris Becker.

2. Quand j'étais au collège, mes parents s'inquiétaient que je ne possède pas de chaîne hi-fi et que je n'écoute pas de musique. Au lycée, ils se sont inquiétés du manque de place dans ma chambre pour ranger mes disques.

3. Je me suis retrouvé devant un film très con dans un ciné francfortois grâce à ma belle maîtrise de la langue de Goethe. Arrivant à la caisse, je demande une place pour Anything Else de Woody Allen. Je prends le billet, regarde le nom de la salle et me dirige vers celle-ci. Je ne fais pas trop gaffe, mais trouve tout de même bizarre qu'il y ait autant d'ados pour un film de Woody Allen. Le film commence et là, il s'agit de Dreizig über nacht (30 ans sinon rien en VF), un beau navet. Coincé au milieu d'une longue rangée, je n'ose pas sortir, et reste donc jusqu'au bout. Après la séance, je re-vérifie le nom de la salle sur le billet, celui de la salle dont je sors, et remarque la parfaite correspondance (le nom du film n'étant évidemment pas écrit sur le billet). Le nom de la salle ? Elysée eins. Ca m'apprendra à vouloir parler anglais avec l'accent français en Allemagne.

4. Mes prochaines vacances seront à Berlin en mai, puis en Suède et Norvège cet été. Je suis preneur de conseils, avis ou autres à ce sujet...

5. Au boulot, je suis le seul mec sur une équipe de dix. Pfff... jamais personne pour commenter le match de foot de la veille à table le midi.

6. Le concert de Cecil Taylor à la Cité de la Musique en 2002 m'a laissé un grand souvenir. Ses chaussettes vert fluo remontées sur son pantalon et sa danse inca (dixit le programme, je ne me permettrais pas) ont été la source de l'un de mes plus grands fou-rires. Si on ajoute à cela le solo de Tony Oxley qui l'avait précédé (un "gling" toutes les deux minutes), et le solo de Bill Dixon (qui soufflait sans émettre de son dans sa trompette) qui le suivait, on comprendra que je ne sois pas resté jusqu'à la fin. Sinon, j'adore le free jazz.

Bon, il faut transmettre le truc à six blogueurs : Thomas du Croche-Pied, Big Blogger, Paxatagore (ne faisons pas de jaloux), Klari, Palpatine, et, soyons fou, VGE.

29 février 2008

Hank Roberts, Marc Ducret, Jim Black à La Dynamo

Le rare (sur les scènes françaises) Hank Roberts était hier soir à La Dynamo avec son nouveau trio composé de Marc Ducret et Jim Black. Trois timberniens, mais pas que. Magnifique concert au confluent, ou au-delà, des genres. Un début comme une matière brute - puissante, obsédante, grasse, touffue - sculptée progressivement au fil du concert, polie à l'aide d'outils rock, folk et pop. Le premier morceau présentait une matière sonore en ébullition, entre effets percussifs répétés de Ducret à la guitare, puissance du va-et-vient de l'archet de Roberts sur le violoncelle et foisonnement de la batterie de Black. Puis, petit à petit, Hank Roberts s'est mis à fredonner des airs évanescents, ponctuant de pizzicati délicats des morceaux qui s'apparentaient de plus en plus à des chansons. Marc Ducret ne jouait pas au guitar hero, se fondait dans la musique du violoncelliste, mimait de tout son corps, de tout son visage, les effets qui sortaient de son instrument. Une ponctuation particulièrement expressive et vivante. Jim Black mêlait à l'efficacité rock des sonorités de jouets, des effets électroniques et des gling-gling qui lui sont propres. Après la douceur des vastes paysages américains qu'elle semblait décrire, la musique s'est affirmée, tout comme la voix frêle mais bien présente du leader, pour finir à nouveau vers quelque chose de plus brut, mais empruntant cette fois-ci plus au rock qu'aux musiques improvisées du début de concert. Un concert comme un voyage, qui a suivi une vraie progression logique. Un résumé de la vie musicale d'Hank Roberts, entre les étendues du Midwest de son enfance et le mélange des genres de la Downtown Scene new-yorkaise. Le trio sort ces jours-ci un disque, Green, chez Winter & Winter. Bel objet sonore, bel objet tout court, comme toujours sur le label munichois.

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21 février 2008

Hop là, nous vivons !

Karl Thomas et ses camarades se retrouvent dans une cellule, attendant leur exécution, en raison de leur participation à des barricades spartakistes. Alors qu'ils échafaudent un plan pour tenter une évasion, on vient leur annoncer la grâce décidée par le président. Tandis que ses camarades quittent la prison, Karl Thomas connaît une crise de démence qui le conduit pendant huit ans en asile d'aliénés. A sa sortie, il cherche à revoir ses anciens camarades, pour s'apercevoir peu à peu que ses huit années coupées du monde ressemblent plus à un siècle entier dans cette République de Weimar où l'histoire semble s'être accélérée. Ernst Toller s'est inspiré de sa propre histoire, lui qui, suite à sa participation à l'éphémère République des Conseils de Bavière en 1919, fut condamné à mort, avant de voir sa peine commuée en cinq ans de prison.

Certains verront sans doute dans le propos de la pièce un éloge de la pureté révolutionnaire face à la corruption et aux compromissions des hommes normaux. Pourtant, Karl Thomas se retrouve peu à peu poussé vers l'action terroriste, et le geste qu'il s'apprête à commettre rencontre le geste effectif d'un militant nazi. Parallèlisme des gestes qui laisse entrevoir une compléxité peut-être plus grande qu'il n'y paraît chez Toller. De même, ses anciens camarades, devenus ministre social-démocrate, leader syndical cherchant plus l'amélioration concrète du sort des ouvrières d'une usine que le grand soir, ou militant communiste attendant les ordres du parti, développent au détour d'une phrase les preuves d'une maturité politique qui semble faire défaut à Karl Thomas. L'épaisseur de l'humain se retrouve dans ces ambivalences politiques dont sont affublées tous les ex-camarades.

Si le propos de la pièce est sans doute trop explicitement politique à mon goût, la mise en scène de Christophe Perton aux Abbesses est en revanche une vraie réussite. La scénographie, due à Malgorzata Szczesniak habituelle collaboratrice de Krzysztof Warlikowski, y est pour beaucoup. Quelques meubles pour figurer le grand nombre de lieux dans lesquels l'action se déroule, une scène en profondeur, des jeux de couleurs et de projection vidéo inventifs, présents sans être envahissants, des entrées et sorties de tous côtés, une utilisation du noir et du blafard judicieuse, on retrouve un univers effectivement assez proche de celui de Warlikowski. La musique tient également un rôle non négligeable (la pièce tire d'ailleurs son nom d'un morceau de jazz des années 20). Et là, bonne surprise, les extraits qui ponctuent le déroulement de l'action sont tout simplement signés John Zorn (Masada et, sans doute, des Filmworks). L'habillage de la pièce, et l'ambiance qu'il crée, réhausse ainsi très nettement le propos, diluant un discours trop facilement idéaliste dans un va-et-vient de correspondances intelligentes entre l'Allemagne de Weimar et des références culturelles (et, heureusement, pas politiques) actuelles.

17 février 2008

Steve Reich Evening

Un mois après Zeitung au Théâtre de la Ville, nouvelle occasion de voir la compagnie Rosas en action, avec son programme autour de musiques de Steve Reich présenté à la Maison de la Musique de Nanterre. Ca commence par la Pendulum Music, installation pour deux micros se balançant au-dessus de deux haut-parleurs, qui provoquent ainsi des effets larsen à intervalles réguliers, de plus en plus rapprochés. Pas de danse, à peine de la musique, mais déjà du mouvement.

Après cette introduction, deux musiciens de l'ensemble Ictus viennent jouer Marimba Phase, pièce pour deux marimbas dans le plus pur style reichien : légères variations, vitesse d'exécution, contrepoint rythmique serré. Sensation de spirale infernale. Arrive enfin la danse avec la pièce suivante : Piano Phase, la même musique, mais pour deux pianos. Deux danseuses, portant la même robe, arborant une identique queue de cheval (une brune, une blonde), sont face à un écran blanc sur lequel sont projetées leurs ombres dédoublées. Au centre de l'écran, l'ombre de gauche de la danseuse de droite se superpose à l'ombre de droite de la danseuse de gauche. Les mouvements sont simples, minimaux : balancement régulier du bras, rotation à 180° régulière et asynchrone des deux danseuses, déplacement téléguidé par la musique, léger pas de danse déviant, et on recommence. Lumières et couleurs minimales, elles aussi, noir et blanc. Gris, à la limite. Cette chorégraphie date de 1982, naissance du langage de De Keersmaeker, mais on y trouve déjà les éléments les plus caractéristiques de la flamande.

Viennent ensuite deux créations récentes (l'année dernière), toujours sur des musiques de Steve Reich. Tout d'abord Eight Lines pour huit danseuses, puis Four Organs pour cinq danseurs. Adéquation numérique de la musique et de la danse (puisque Four Organs est en fait pour quatre orgues hammond et des maracas). La pièce féminine se contruit autour de la figure du cercle. Les danseuses entrent et sortent tour à tour de celui-ci, se croisent, sautent sur place, repartent, reviennent, tournent dans un sens, dans l'autre, prennent la tangente et les diagonales, suivant l'ostinato obessionnel de la musique. Six sont en robes, deux en pantalons. Deux sont en noir, six en blanc. Musique pour deux pianos et six autres instruments (la seule enregistrée de la soirée). Prenant. La pièce masculine me plait moins. Côté musique, comme côté danse. Un danseur reste constamment à l'écart de l'action des quatre autres (figure-t-il les maracas face aux quatre orgues ?) avec un langage corporel minimaliste. Les autres se frôlent, s'empoignent, sans qu'un schéma général ne semble apparaître.

Interlude ligetien, ensuite, avec le Poème symphonique pour cent métronomes réalisé in situ par cent métronomes (je les ai comptés !) lancés par des danseuses. Masse sonore crépitante qui s'individualise et ralentit au fur et à mesure. Un spectateur particulièrement enthousiaste se lève en criant un retentissant bravo à l'arrêt du dernier.

Retour à Steve Reich, enfin, avec la dernière pièce au programme, Drumming part 1, pour quatre percussionnistes et influencée par les rythmes africains (composée suite à un voyage au Ghana). La chorégraphie, pour les huit danseuses et les cinq danseurs, date de 1997. Elle regagne en intérêt, dans un style proche de Eight Lines, en moins léché néanmoins. Profusion rythmique et sonore qui se retrouve dans les mouvements perpétuels des va-et-viens des danseurs, avec quelques passages solitaires de Cynthia Loemij d'une grande pureté. En bis, les musiciens d'Ictus reviennent jouer des claves sur scène, et les danseurs exécutent, tout sourire, quelques pas issus des chorégraphies de la soirée, pour le plus grand bonheur du public. Encore une bien belle soirée due à Rosas. Quant à Ictus, ils seront de nouveau à Nanterre, en compagnie d'Octun, fin mars. Ca promet !

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En cadeau, une version filmée du Poème symphonique pour cent métronomes de Ligeti : 

14 février 2008

Cardillac

D'Hindemith, je ne connaissais jusque là qu'un arrangement du Praeludium de Ludus Tonalis par le quintet suédo-norvégien Atomic, autrement dit, pas grand chose - et par un filtre jazz. C'est plus la mise en scène confiée à André Engel, également à l'affiche avec La petite Catherine de Heilbronn en ce moment, et la présence d'Angela Denoke, vue l'année dernière en Elina Makropoulos, qui m'ont attiré.

Reprise d'un spectacle créé en 2005 à Bastille, cet opéra d'Hindemith tire son argument d'un conte d'Ernst Theodor Amadeus Hoffmann, Mademoiselle de Scudéry, consacré à Madeleine de Scudéry, "précieuse" à la cour du Roi Soleil. Cardillac se concentre sur la vie du plus célèbre orfèvre parisien de ce temps, meurtrier en série qui tue ses clients pour retrouver ses oeuvres, qui ne peuvent que revenir à leur créateur. Engel transpose l'action dans le Paris des années folles - date de création de l'opéra (1926). L'action, entre une foule aveugle qui accuse des pires maux ce qu'elle vénérait au plus haut point la veille et un assassin insaisissable, évoque les craintes propres à la République de Weimar, quelque part dans le voisinage de M. le maudit. Le personnage du roi, silencieux, est là pour souligner l'absence cruelle de l'Etat et de l'institution judiciaire, prémice à un déchaînement maléfique des pulsions des masses - contrepoint moderne de la sagesse du choeur antique. Le propos est aussi une réflexion sur les ressorts de la création, les difficultés de la dépossession et le caractère démiurgique et démoniaque de l'artiste. Assez classique, à vrai dire.

Comme d'habitude chez Engel les décors, toujours dûs à Nicky Rieti, en imposent. Quatre tableaux se suivent : le hall d'un grand hôtel parisien, une chambre de cet hôtel, l'atelier de Cardillac et enfin les toits de Paris. Belles reconstitutions, efficaces et sans excès, qui créent une atmosphère singulière, dont on se souviendra longtemps. Il y a d'intéressantes trouvailles scéniques, comme le dédoublement du personnage de Cardillac en nain lors de la visite du roi alors que l'orfèvre s'est assoupi, manière de révéler l'inconscient de cet assassin possessif fait de minimisation de soi face à l'autorité. Ou les scènes d'ouverture et de conclusion dans le hall, avec une foule tour à tour vengeresse et adoratrice, pleine de démesure et particulièrement inquiétante dans ses mouvements chorégraphiés par Frédérique Chauveaux et Françoise Grès, qui tranchent avec le luxe apparent du cadre - belle mise en image des années folles.

Côté musique, c'est moderne sans plus, loin de tout sentimentalisme, avec des jeux d'opposition entre les solistes et la masse de l'orchestre, des choeurs impressionnants, un saxophone propre à l'époque, et au final une couleur assez uniforme tout au long de l'action. Les interprètes principaux, Franz Grundheber, Cardillac, et Angela Denoke, "La fille" (de l'orfèvre, qui n'arrive pas à échapper à sa folie possessive, bien qu'elle ait moins de valeur que ses créations - elle n'est que sa "demie-création" - à ses yeux), tirent la musique vers le haut, la conduisant vers une expressivité qui lui fait parfois un peu défaut par elle seule. Mais ce n'était qu'une première confrontation avec la musique d'Hindemith pour moi, ça demandera sans doute à être un peu plus exploré par la suite.

Prochaine tentative, Wozzeck fin mars-début avril, oeuvre contemporaine (1925) de Cardillac et L'affaire Makropoulos avec, encore et toujours, Angela Denoke... et pourtant, ça n'a rien d'obsessionnel.