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22 janvier 2016

Les revanchards

La récente victoire du PiS (Droit et Justice) aux élections polonaises (présidentielle puis législatives) a remis sur le devant de la scène le débat sur le pouvoir de surveillance des normes démocratiques par les institutions européennes, réactualisant l'éternel débat entre souveraineté populaire et État de droit ou, comme le dit plus justement le terme anglais, the rule of law. Ce débat n'est pas nouveau au niveau européen : il avait déjà fortement eu lieu il y a quinze ans avec la formation d'une alliance gouvernementale entre les conservateurs et l'extrême droite en Autriche et, plus récemment, avec le retour au pouvoir de Viktor Orban en Hongrie. Intéressé de longue date par l'histoire et l'actualité des pays d'Europe Centrale, la tentation était trop forte pour moi : peut-on trouver des lignes de force communes entre les situations hongroises et polonaises qui permettraient de mieux comprendre ce qu'il s'y passe réellement ? 

Je pense que oui. Je n'éviterai cependant pas deux écueils : ne vivant ni en Pologne, ni en Hongrie, ne parlant la langue d'aucun des deux pays, je ne serai pas en mesure de déployer une approche très subtile des débats qui agitent les vies politiques locales. D'autre part, à chercher les points communs je passerai nécessairement trop vite sur les particularités de chacun. Mais, faisons de ces écueils des opportunités : la nécessaire distance a aussi l'avantage de mettre en lumière quelques sous-jacents comparables qu'il n'est pas inutile d'avoir en tête. J'en vois même principalement un : Orban comme Kaczynski ont la particularité d'être des revanchards. Ils structurent ainsi leur discours autour de cette passion particulièrement puissante, articulant au moins trois niveaux de revanche, qui leur permettent d'atteindre une large cible électorale : une revanche électorale sur leurs opposants politiques, une revanche idéologique sur le déroulé de la transition (comprise comme la période allant de la sortie du communisme en 1989 à l'intégration aux structures de coopération euro-atlantiques achevée en 2004), une revanche métaphysique sur l'histoire.

La première revanche, la plus immédiate, trouve sa source dans le déroulé récent des alternances électorales dans les deux pays. Pour la Fidesz comme pour PiS, il ne s'agit pas d'une première conquête du pouvoir mais d'un retour au pouvoir après une première expérience stoppée par une défaite jugée injuste. A sept ans d'intervalle les deux partis ont en effet connu un destin curieusement parallèle. En 1998 Viktor Orban devient premier ministre à la tête d'une coalition parlementaire au sein de laquelle la Fidesz fait alliance avec le parti des petits propriétaires (vieux parti conservateur créé au début du vingtième siècle et refondé en 1988) et le MDF, mouvement de droite issu de la dissidence qui dirigea le premier gouvernement post-communiste en 1990. En 1998, la Fidesz réalise 29,4% des voix. Au bout de quatre ans de pouvoir son score monte à 41,1%. Performance impressionnante qui ne permet pas à Orban de conserver le pouvoir : le parti socialiste (les post-communistes) l'emporte avec 42,1%. Orban a si bien réussi qu'il a complètement fagocité l'électorat de ses alliés, devenant une force puissante mais isolée quand les socialistes peuvent faire alliance avec les libéraux du SzDSz. En 2006, nouvel échec : avec 42% des voix il est encore devancé de peu par les socialistes et leurs alliés libéraux. Ceux-ci deviennent ainsi la première coalition gouvernementale à être reconduite au pouvoir depuis l'avènement de la démocratie en Hongrie. Il aura fallu attendre huit ans d'opposition pour qu'Orban revienne à la tête du gouvernement. 

La situation du PiS en Pologne est assez similaire. Il remporte les élections de 2005 avec 27% des voix et forme une coalition avec la ligue des familles polonaises (ultra-cléricaux) et le mouvement "auto-défense" (populiste agrarien). La coalition explose au bout de deux ans ce qui provoque des élections anticipées. Le PiS voit alors son score grimper à 32,1% et ses ex-partenaires de coalition disparaître de la scène politique polonaise. A présent seule force conservatrice étatiste sur l'échiquier politique, le PiS est une force puissante mais seule. Les libéraux de la Plateforme Civique l'emportent largement avec 41,5% des voix. Quatre ans plus tard, les libéraux de Donald Tusk sont reconduits, devenant la première force politique polonaise à faire deux mandats consécutifs. Le score du PiS reste élevé et la vie politique polonaise se structure plus que jamais autour de l'affrontement entre ces deux partis héritiers de l'aile droite de Solidarnosc. 

Car, si le sentiment de revanche électorale est un puissant moteur, il ne suffit pas à expliquer les traits communs des situations hongroise et polonaise. La revanche idéologique sur la période de transition est centrale dans le discours des deux partis. Ils partagent ainsi une volonté commune de "renverser la Table ronde". Le terme de Table ronde est devenue une expression consacrée pour caractériser la manière dont les deux pays sont sortis du communisme. Les représentants de Solidarnosc se sont ainsi effectivement assis autour d'une table ronde pour négocier le partage du pouvoir avec la nomenklatura : lors des premières élections libres, en juin 1989, une partie des sièges étaient ainsi attribués d'office aux communistes. Ceux-ci n'anticipant pas tout à fait le raz-de-marée électoral qui allait les emporter : tous les sièges "libres" à l'exception d'un revenant aux candidats de Solidarnosc. Cette "réfolution" débouchant finalement sur un compromis permettant le recyclage de la nomenklatura en parti social-démocrate concourant librement à l'expression du pluralisme électoral. La grande question qui agitait le débat politique durant les années 90 en Europe centrale était de savoir autour de quel clivage privilégié construire le débat démocratique : post-dissidents contre post-communistes ? En réactivant les vieux partis d'avant le communisme ? Ou finalement en se calant sur le modèle occidental structurant les groupes politiques au Parlement européen ? Les trois options ont été entremêlées, même si la dernière a semblé un temps l'emporter. On s'aperçoit aujourd'hui que c'était sans doute une pure illusion. Si les vieux partis n'ont pas connu un réel succès, la structuration idéologique qu'ils sous-tendaient est réapparue progressivement, captée par des partis plus récents. Ainsi Solidarnosc a accouché de différents partis, couvrant un large spectre politique, démontrant que c'était bien le représentant de la société civile polonaise dans tout son pluralisme. Les deux principaux partis polonais actuels sont ainsi tous les deux issus de l'AWS, plateforme électorale de l'aile droite de Solidarnosc qui remporta les élections de 1997 avant de se disloquer aux abords des élections de 2001. Les options idéologiques étaient devenues trop incompatibles entre les libéraux voulant édifier une société civile et les conservateurs voulant reconstruire un État. Les premiers se sont rassemblés autour de Donald Tusk, les seconds de Jaroslaw Kaczynski. L'on sait qu'il n'est de pire rivalité qu'entre frères ennemis.  

En Hongrie, la transition a aussi été négociée entre les communistes les plus modérés du bloc de l'Est et l'opposition démocratique, emmenée par le MDF de Jozsef Antall. Contrairement à celle de Varsovie, la table n'était pas ronde mais carrée à Budapest. En effet, il n'y a jamais eu de mouvement comparable à Solidarnosc, populaire et pluraliste, en Hongrie. Plutôt le bourgeonnement de structures concurrentes issues de la dissidence intellectuelle : le forum civique (le MDF) au centre-droit, les libéraux (SzDSz) au centre-gauche et la Fidesz chez les jeunes. La table a ainsi plus été le lieu de l'affrontement entre les différentes voix de l'opposition qu'entre les communistes et les dissidents. Le SzDSz et la Fidesz défendant des positions plus fermes que le MDF qui menait pourtant les négociations. Comme en Pologne, cela déboucha néanmoins sur un compromis permettant le recyclage social-démocrate de la nomenklatura. Et Jozsef Antall lança ce mot célèbre à ses détracteurs : "Vous n'aviez qu'à faire la révolution". Viktor Orban, jeune leader de la Fidesz qui se fit remarquer par son discours vigoureux lors des obsèques d'Imre Nagy en juin 1989, a pris au mot son aîné : il a conquis le pouvoir pour faire cette révolution. D'abord en écartant l'aile gauche de la Fidesz en 1995, puis en conquérant l'ensemble de l'électorat conservateur des campagnes magyares, ravivant le vieux clivage capitale/province de l'entre deux guerres, et enfin en se posant en adversaire farouche de cette alliance "contre-nature" des post-communistes et des post-dissidents du SzDSz qui ont gouverné ensemble la Hongrie entre 1994 et 1998 puis entre 2002 et 2010. 

On retrouve ici une obsession du PiS. On se rappelle ainsi de sa volonté d'imposer des lois de lustration beaucoup plus strictes lors de sa première mandature, afin de dénoncer là aussi la soi-disant connivence entre post-communistes et post-dissidents (qui étrangement n'ont jamais gouverné réellement ensemble, mais ont formé une alliance électorale de centre-gauche dans les années 2000 au moment justement de l'affirmation du PiS sur la scène politique). La Hongrie et la Pologne avaient objectivement des lois de lustration beaucoup moins sévères que dans d'autres pays de l'ex-bloc de l'Est, à commencer par la Tchécoslovaquie ou l'Allemagne réunifiée. Fruit d'une transition plus négociée : "Vous n'aviez qu'à faire la révolution". Cette revanche sur la période de transition ne se limite toutefois pas à cette simple frustration de n'avoir pas fait la révolution. Elle a aussi une dimension socio-économique, la Fidesz comme PiS s'appuyant sur les laissés pour compte des réformes libérales conduisant à l'adoption de l'économie de marché et à l'intégration aux instances de coopération euro-atlantiques. Encore contraint par cet objectif non atteint en 1998, Orban profite depuis son retour au pouvoir en 2010 de plus de marge de manœuvre. Kaczynski et ses amis sont arrivés au pouvoir la première fois dans une Pologne majoritairement europhile, à la tête d'une coalition fragile, faisant là aussi office de contrainte à leurs actions. La frénésie législative actuelle, où les lois les plus polémiques sont votées à toute vitesse la nuit pour eviter le débat parlementaire, vient aussi de cette volonté de revanche sur une première expérience du pouvoir vécue comme trop contrainte. Et les taxes spécifiques sur les secteurs bancaire et de la grande distribution, une manière de prendre sa revanche sur les vainqueurs de la période de transition : les grands groupes capitalistes occidentaux ayant racheté progressivement l'ensemble des acteurs locaux dans ces deux secteurs.

Cette revanche sur l'histoire récente s'articule avec un sentiment de revanche sur le temps long également. Les deux pays se sont représentés de longue date comme des victimes de l'Histoire avec une grande hache. Victimes de la Russie et de l'Allemagne - ce qui n'est pas dénué de tout fondement concernant la Pologne il est vrai. Victimes des grandes puissances occidentales, laissées aux mains de l'ogre soviétique - notamment en 1956. Ou amputée de larges parties de son territoire à Trianon au sortir de la première guerre mondiale pour la Hongrie. Ces faits historiques servent bien souvent à hysteriser le débat, donnant un sentiment de "nous" contre le reste du monde qui n'est pas sans danger comme le notait déjà Istvan Bibo dans son œuvre phare il y a soixante ans (Misère des petits États d'Europe de l'Est). Et quand l'histoire récente entre en collision avec l'histoire la plus tragique comme lors de l'accident d'avion à Katyn en 2010, soixante-dix ans après l'horreur du massacre de toute l'élite polonaise par les soviétiques, on comprend que tout n'est pas réuni pour calmer les débats. Victimes de l'Histoire, les nouvelles élites polonaises et hongroises pensent toujours l'être : victimes d'un Occident aveugle face à la menace de l'évolution des mœurs bien loin de la bonne morale cléricale, ou de la confrontation avec les "nouveaux Ottomans". On est bien loin de l'Occident kidnappé cher à Kundera ou de l'Autre Europe de Czeslaw Milosz. Aujourd'hui Orban vante la démocratie illibérale et le modèle oriental de souveraineté Étatique qui se développe à Moscou, Pékin où Ankara. Comme un retour, là aussi, de vieux clivages historiques entre occidentalistes et partisans d'une voie magyare, héritée de la steppe fantasmée, qui anima les cercles intellectuels budapestois au dix-neuvième siècle. La méfiance naturelle de tout Polonais envers la Russie empêche pour le moment le gouvernement de Varsovie de tenir le même discours, mais on sent bien qu'il se trouve déjà des préoccupations communes avec Orban. 

En articulant ces trois niveaux de revanche - électorale, idéologique, métaphysique - Kaczynski et Orban définissent les contours d'un nouvel objet politique, encore mal-identifié, ce qui rend difficile de le réduire à un -isme déjà connu. Démocratie illibérale, basée sur une conception plébiscitaire des choix politiques où rien ne saurait faire barrage à la volonté populaire, profitant du discrédit que connaissent les formes avancées de démocratie représentative, écartelées entre les nécessités d'efficacité et de légitimité de l'action publique. 

Les situations particulières de la Hongrie et de la Pologne ont rendu possible l'émergence de ce phénomène et sa conquête du pouvoir, mais il se pourrait bien que cette tendance se généralise en Europe dans un avenir proche. L'ancrage encore récent de la démocratie libérale à l'Est du continent - et la structuration idéologique encore souple qui y règne - ont permis son éclosion. Sa floraison ailleurs sera facilitée par l'essoufflement de systèmes politiques endogames et la persistance de clivages idéologiques ne permettant pas d'articuler les enjeux de l'époque. Le plus inquiétant est ainsi le peu d'entrain mis par la droite parlementaire européenne à ne hausser qu'un minimum le ton quand les aspects les plus fondamentaux de "the rule of law" sont remis en cause, comme si elle semblait paralysée par la contemplation de son propre avenir. Il y a quinze ans, les sanctions contre l'Autriche étaient mises en place par l'insistance d'un chef d'Etat français conservateur. Quinze ans, que cela passe vite quinze ans.

12 décembre 2015

Démocratie-monde et souveraineté populaire

Le niveau atteint par le Front National au premier tour des élections régionales, et la dynamique dans laquelle il s'inscrit, entre en résonance avec deux tendances de fond particulièrement lourdes : l'une qui dépasse les frontières hexagonales, l'autre qui semble plus spécifique à la situation française.

Côté français, le système politique de la cinquième République est clairement à bout de souffle. En forçant à surjouer l'affrontement idéologique, en interdisant toute culture du compromis (même au niveau du diagnostic, sans parler des solutions proposées), en concentrant des pouvoirs démesurés dans les mains de l'exécutif national au détriment du pouvoir législatif ou des collectivités territoriales, nos institutions créent une confusion dont sait jouer parfaitement le Front National : on nie l'évidence d'une politique sous contraintes (endettement, engagements internationaux et européens, redistribution mondiale des richesses et mise en concurrence des territoires) ce qui permet de développer l'idée d'une collusion non assumée aux yeux de l'électorat. Il y a urgence à remettre de l'oxygène dans le système à tous les étages : non cumul strict des mandats, limitation dans le temps, représentation en partie proportionnelle de l'électorat, rééquilibrage au profit d'un système parlementaire moins dépendant du PR, etc. Le système institutionnel français est tellement verrouillé qu'on pourrait même connaître la situation absurde de l'arrivée au pouvoir suprême d'une force politique qui n'a jusqu'à présent jamais eu à faire la preuve de sa capacité à gérer quoi que ce soit d'un peu conséquent.

L'oxygènation démocratique est nécessaire, mais elle ne doit pas occulter la tectonique des plaques idéologiques à l'œuvre actuellement en Europe, si ce n'est au-delà. Car la poussée du Front National s'inscrit dans le contexte plus général du succès de thèses national-étatistes déjà au pouvoir en Hongrie ou plus récemment en Pologne. Les origines du FN n'ont rien à voir avec la Fidesz ou le PiS, qui ne sont pas des partis d'extrême droite, mais au final leurs idéologies du moment convergent vers un même cocktail fait de "démocratie illibérale", de conservatisme patrimonial, de mesures sociales à destination des classes populaires, et d'un patriotisme économique basé sur le corporatisme. Et bien sûr d'un appel quasi mystique à la frontière. Il se pourrait bien que s'esquisse ici l'un des clivages politiques qui structurera tout le XXIe siècle. Si le XIXe siècle a été structuré par le débat autour de la forme de l'Etat nation en construction (absolutisme vs constitutionalisation, monarchie vs république, libertés individuelles vs puissance de l'Etat), si le XXe siècle l'a été par la question de la redistribution des gains de productivité de la révolution industrielle (capitalisme vs socialisme, résolu en Europe autour du compromis sur une économie sociale de marché et un État providence), le XXIe siècle pourrait bien être le siècle d'une tension maximale entre "démocratie-monde" et souveraineté populaire. 

Les hasards du calendrier nous offrent une illustration parfaite de cette tension entre d'un côté la COP 21 et de l'autre cette poussée du FN. La première peut apparaître comme les prémices de la définition de biens communs transnationaux, et l'exploration de pistes pour les gérer de manière coopérative. Mais chacun voit bien aussi les limites d'une négociation purement diplomatique. Le modèle de gestion coopérative à la fois efficace et démocratique n'est pas encore né. Et la crise d'identité que traverse actuellement l'Union Européenne démontre que les progrès sur ce chemin ne sont pas forcément irrévocables. Ce qui est valable pour le climat concerne pourtant de plus en plus de champs de l'intervention politique, jusqu'aux domaines les plus régaliens. Les récents attentats de Paris ont mis en lumière l'absolue nécessité d'une coopération poussée entre les services de renseignement des différents pays. Dans le domaine de l'économie, la formidable redistribution de richesses qui s'opèrent à l'échelle du monde sous l'impulsion du progrès technique informatique (abolissant les anciennes frontières spatiales et temporelles) peut aussi conduire à des catastrophes sociales comme on en fait le constat depuis la crise financière de 2008. La mise en concurrence de territoires de manière de moins en moins régulée (optimisation fiscale, concentration des mesures d'attractivité sur quelques endroits...) a dors et déjà des conséquences très concrètes sur un accroissement de la territorialité du vote un peu partout en Europe. Celle-ci devient de moins en moins homogène politiquement. Il est donc primordial de mettre au cœur du débat démocratique la question de l'articulation de l'expression de la souveraineté populaire et de l'efficacité de la gestion des biens communs.

Si ce clivage devient prépondérant alors il y a deux écueils majeurs à eviter : ne pas le placer au centre du débat en continuant à lui superposer un clivage technocratie vs populisme ; chercher à maintenir artificiellement en vie des clivages autour de structures partisanes qui ne permettent pas d'incarner les termes du débat. Autrement dit, il faut accepter l'idée qu'en se rapprochant du tiers de l'électorat, le Front National n'est de facto plus uniquement un mouvement d'extrême-droite mais qu'il a réussi à incarner un souverainisme qui rallie à lui une frange de la droite de tradition gaullo-bonapartiste et une frange de la gauche protectionniste. La stratégie impulsée notamment par Florian Philippot a parfaitement su jouer sur les angles morts du débat politique : les questions sur lesquelles, comme l'ont démontré les référendums européens de 1992 et 2005, droite et gauche étaient chacune divisée. Pour eviter de se saborder en premier, chacune a préféré ne pas aborder les questions qui fâchent, malgré leur centralité pour l'électorat. Le piège est en train de se refermer sur elles et, plus grave, sur la France.

Il ne semble alors plus y avoir que deux alternatives : en conservant les institutions actuelles, PS et LR doivent engager une lutte à mort pour devenir le pôle autour duquel se rassembleront ceux qui pensent que le cadre national n'est pas suffisant pour affronter les défis du siècle à venir (c'est semble-t-il le pari que font Valls ou Juppé) ou bien il faut accepter de changer les institutions pour en finir avec cette logique binaire et donner plus de place à l'expression plurielle du corps politique. Et là, on ne voit pas bien qui, aujourd'hui, porte ce discours. La première solution n'est pourtant pas la moins risquée.

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16 juillet 2015

L'impasse sans le Grexit

L'agreekment de ce week-end peut se résumer en un simple constat : pour la crédibilité de la zone euro, l'éclatement de Syriza est préférable à celui de la CDU. Tout le reste n'est que littérature.

On pensait que le sujet à traiter était économique, alors qu'il n'était que politique.

Sur le premier plan, l'accord n'a rien de rationnel : on s'entête à poursuivre des méthodes qui ne marchent pas, enrobant les nécessaires mesures structurelles (dérégulations des professions protégées, recul de l'âge de départ à la retraite, accroissement de l'efficacité de l'administration dans la chasse à la corruption) de mesures récessives qui amputeront encore un peu plus la demande interne en appauvrissant la population. En évitant bien entendu d'aborder le sujet central de la restructuration de la dette.

Sur le second plan, en revanche, l'accord est absolument rationnel. Un bras de fer a été engagé par le gouvernement grec. Il a présumé de ses forces et de ses soutiens à la Table, et s'est auto-contraint par un référendum vide de sens. En posant comme principe l'impossibilité du Grexit, il n'y avait pas d'accord qui puisse être adopté sans faire tomber au moins un gouvernement - ou faire éclater une majorité parlementaire - en Europe (la fois précédente, en 2012, c'est le gouvernement slovaque qui avait sauté). La très large majorité a visiblement pensé qu'il fallait mieux déstabiliser la démocratie grecque plutôt que la démocratie allemande. Dans le cadre institutionnel actuel, c'est à n'en pas douter le raisonnement le plus rationnel qu'il soit.

Et tant que l'on restera dans ce cadre-là, il est fort à parier qu'on ne sortira pas de l'impasse - avec ou sans Grexit.

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28 juin 2015

L'impasse du Grexit

Ça y est, nous y sommes. Après des mois de vaines négociations, il semble ne plus y avoir d'alternative possible au détricotage de la zone euro. La vraie question est maintenant de savoir si cela peut être cantonné au seul cas grec, ou si nous entamons un processus plus long de déconstruction communautaire - poussé par les conservateurs britanniques et les différents partis financés par le Kremlin. Le seul point positif du Grexit est qu'il permet de mettre en avant les débats à trancher si l'on souhaite poursuivre l'aventure de l'UEM :

- le Grexit est d'abord le fruit du choc des souverainetés : mon peuple (référendum grec) contre le tien (vote nécessaire du Bundestag, entre autres). Contrairement à ce que les soutiens de Syriza veulent nous faire croire, ce n'est pas le combat de la démocratie contre la technostructure qui se joue ici, mais bien le choc des démocraties nationales autour de la gestion commune de la politique économique de la zone euro. Et c'est d'autant plus inextricable. L'absence d'instance de décision liée à la seule zone euro autre que la table du conseil des ministres conduit mécaniquement à l'impasse quand les intérêts politiques des participants ne sont plus alignés (la réélection de l'un passant par la politique opposée à la réélection de l'autre). La question des institutions (parlement de la zone euro, exécutif par delà les gouvernements nationaux) sera donc l'une des questions centrales à trancher pour les 18 États restants.

- le Grexit est aussi le fruit d'un entre deux qui a entretenu le flou sur la nature réelle du débat : était-on en présence d'un pays surendetté face à ces créanciers (ce fut la logique de départ avec l'appel au FMI en plus des institutions européennes et la restructuration massive de la dette privée) ou en présence d'un choc asymétrique au sein d'une zone monétaire (divergences des économies du Nord et du Sud de la zone euro encouragées par des taux d'intérêt insuffisamment différenciés dans les années 2000) ? A entretenir le flou entre ces deux débats, les négociations ont semblé ne pas tenir compte des véritables enjeux : comment rendre la dette grecque soutenable à long terme pour le pays ? comment créer les conditions d'une économie locale non gangrénée par la corruption, moins dépendante des importations, et permettant le financement de la protection sociale de la population ? Personne n'ayant aisément la réponse, le traitement de l'urgence (bien nécessaire évidemment) a semble-t-il occulté jusqu'au bout ces sujets.

- le Grexit rouvre le débat traditionnel de la science économique sur les zones monétaires optimales. Sans mobilité complète des facteurs de production et sans concordance des cycles économiques de l'ensemble des territoires couverts par la monnaie unique, il faut disposer de moyens financiers permettant de mener des politiques d'ajustements ciblés. On revient au débat qui a agité l'Union il y a quelques années : veut-on aller vers une Union de transferts (refusée par les Allemands jusque là), et donc vers un budget transnational de la zone euro (avec éventuellement l'émission d'euro-bonds) ? On revient au premier point soulevé plus haut sur la nécessité d'instances politiques propres pour gérer un tel budget. Bien entendu, une telle politique de péréquation n’exonèrera pas les États membres des réformes structurelles nécessaires pour éviter les phénomènes de passager clandestin. Le chantier est énorme pour trouver le juste équilibre (euro-bonds vs veto ex-ante sur les budgets nationaux ?), et les instances légitimes pour pouvoir faire passer de tels choix.

- le Grexit rappelle enfin qu'il y a une rupture ontologique entre l'extrême gauche et les sociaux-démocrates. La chute du communisme nous l'avait fait oublier. Le choix de rompre les négociations et de proposer unilatéralement un référendum sur une absence d'accord de la part du gouvernement grec nous le rappelle aujourd'hui. Ceux qui avaient parié sur le fait que Syriza n'était qu'un gouvernement de gauche classique juste un peu plus dur dans le verbe, appliquant la grille de lecture classique entre aile realo et aile fundi, n'auront pas vu venir la rupture pourtant inscrite dès le départ dans le choix des électeurs grecs (et le choix de Syriza d'une alliance avec ANEL plutôt qu'avec la gauche modérée). Tsipras retrouvera-t-il désormais les vieux réflexes de se tourner vers la Troisième Rome ? Le danger géopolitique qui guette n'est pas le moindre des soucis qui attendent l'Europe dans l'avenir. Là aussi, le débat sur les relations de l'UE et de la Russie nécessitera courage et clarification.

Un pessimiste est un optimiste lucide, dit-on. Nous restera-t-il seulement suffisamment de lucidité pour poser les questions - à défaut d'y répondre ? Si l'on souhaite que le Grexit ne soit pas qu'une impasse pour l'ensemble de la zone euro, il faudra bien pourtant débattre de ces quatre questions fondamentales : quelles institutions suffisamment légitimes pour arbitrer les différends entre États ? quelle politique budgétaire au service de la production et non des seuls équilibres comptables ? quelles règles de solidarité financière pour lutter contre les chocs asymétriques ? quelles relations avec le grand voisin pourvoyeur aussi bien d'énergie que de déstabilisation politique ?

17:48 Publié dans Europe | Lien permanent | Commentaires (2)

01 mai 2012

Cohérences et contraintes

Il y a cinq ans jour pour jour, entre les deux tours de la précédente élection présidentielle, j'écrivais un billet intitulé Cohérences qui cherchait à dresser le portrait idéologique des deux candidats d'alors. Etonnamment, ce que je disais de Nicolas Sarkozy s'applique encore parfaitement à sa campagne de 2012. Comme si - ce dont je doutais à demi-mots il y a cinq ans - il y avait bel et bien une cohérence idéologique qui animait le candidat de l'UMP. Pourtant, malgré cette constance dans le discours, mes doutes ne se sont pas envolés. J'y vois surtout le reflet de la cohérence de ses principaux conseillers (Guaino et Buisson en tête) plus que la sienne. Le souvenir de son discours plus libéral et plus modernisateur des années 2002-2004, quand il évoquait discrimination positive, abolition de la double peine, structuration de l'expression institutionnelle musulmane en France et - oui - droit de vote des étrangers aux élections locales, est sans doute encore trop présent à mon esprit. Mais, reconnaissons que la constance dans le choix de ses conseillers - si elle n'a pas l'heur de me plaire - lui permet de ne pas paraître aussi zigzaguant que la caricature qu'on en fait souvent.

Face à lui, François Hollande a pris le relais de Ségolène Royal. S'il y a des éléments communs dans les discours des deux candidats socialistes, il n'est pas aussi facile qu'il y a cinq ans de dresser un portrait idéologique du prétendant de gauche. Non que François Hollande ne fasse pas preuve de constance - son discours de campagne est le même depuis des mois - mais plutôt qu'il soit le plus souvent dans une expression technique - technocratique diront certains - plus que proprement politique. Difficile de rattacher François Hollande a un courant un minimum structuré idéologiquement, héritier d'une des multiples formes du socialisme français. Pas aussi ouvertement social-chrétien que son ex-compagne, ne se réclamant pas particulièrement de la deuxième gauche, bien loin du jacobinisme excessif de la première, il semble attacher à demeurer un "transcourant" comme on disait dans les années 80. Peut-être que les conditions de la victoire - qui semble inéluctable - sont à ce prix. J'y vois surtout l'expression d'un changement de génération à la tête de la gauche, certes effectif depuis dix ans et le retrait de Lionel Jospin, mais qui n'en est que plus aigu alors que l'alternance se profile. François Hollande sera ainsi le premier gouvernant socialiste à avoir accompli tout son parcours politique au sein d'une gauche de gouvernement, alors que la culture politique de ses prédécesseurs s'était - au moins en partie - forgée au sein d'une gauche d'opposition.

Fait inédit, François Hollande pourraît se retrouver à la tête d'un Etat où le Parti Socialiste et ses alliés contrôleraient presque tous les pouvoirs politiques : Elysée, gouvernement, Assemblée Nationale, Sénat, une très large majorité des régions, et une majorité de départements et de grandes villes. On se croirait presque revenu au temps du gaullisme triomphant. Et pourtant, impossible de mener une politique aussi profondément transformatrice de la société et de l'économie françaises que le Général. Le contexte a changé, et détenir tous les pouvoirs politiques nationaux ce n'est que détenir une - petite - partie du pouvoir. Plus que l'effet de le crise de ces dernières années, c'est l'analyse de cette situation paradoxale qui semble structurer le discours de François Hollande. Il a ainsi habilement réussi à ne pas soulever un espoir de changement de société, se contentant de promettre un changement de locataire à l'Elysée, sans provoquer au final de tranferts massifs de voix vers une gauche plus romantique.

Depuis quasiment quarante ans - et la fin du gaullisme - la France a subi, ou participé, à deux transformations majeures. Tout d'abord le reflux mondial de ce que Karl Polanyi avait qualifié de "Grande Transformation" (la mort du libéralisme économique et le renforcement constant du rôle de l'Etat au cours du XXe siècle). Depuis les années 70 et la fin de l'élan reconstructeur des Trente Glorieuses piloté par la puissance publique, on a assisté à un retour des idées libérales dans toutes leurs dimensions : dérégulations économiques et culturelles, décentralisation de l'action publique, baisse de la pression fiscale et de sa progressivité, financement croissant des entreprises et de l'Etat sur les marchés. L'autre évolution, peut-être moins souvent mise en avant sous cet angle, ce n'est pas la construction européenne en tant que telle, mais son "intergouvernementalisation" progressive. Conçue à l'origine selon une approche communautaire cherchant à créer des solidarités de fait pour déboucher à terme sur une organisation fédérale, elle a profondément changer de nature avec la création du Conseil européen sous l'impulsion de Valéry Giscard d'Estaing. Ironie de l'histoire, ce que les gaullistes - réputés hostiles à toute fédéralisation - n'avaient pas réussi à obenir malgré les gesticulations de la chaise vide, c'est le premier président non-gaulliste de la Ve - pourtant réputé "pro"-européen - qui l'imposera. Et pour prouver qu'il a de la suite dans les idées, VGE fera institutionnaliser le Conseil européen par les travaux de la Convention ayant préparé feu la constitution européenne et abouti au Traité de Lisbonne (lire à ce sujet l'intéressant ouvrage de Luuk van Middelaar, philosophe néerlandais et plume d'Herman Van Rompuy, Le passage à l'Europe, paru en début d'année).

Ces évolutions conduisent aujourd'hui le Président de la République, et le gouvernement, à devoir conduire leur action dans un environnement sous contraintes : contraintes financières vu le poids de la dette publique ; contraintes institutionnelles avec la nécessité de siéger à "la Table" et de n'être qu'une des parties prenantes à la décision.

On sent aujourd'hui dans le discours des deux candidats un trouble face à cette situation. Se mêlent en effet à la fois dans leurs discours respectifs une vraie prise en compte de ces contraintes et la tentation de revenir sur certaines de ces évolutions. Le discours de Sarkozy oscille ainsi entre sérieux budgétaire et réduction de la dépense publique d'une part, et protectionnisme illusoire - économique, migratoire et même désormais culturel - de l'autre. François Hollande articule lui son discours autour de trois thèmes : maîtrise (et non réduction) des dépenses publiques, retour à la progressivité de l'impôt, et bras de fer européen sur des initiatives de relance. Moins tranchant, par prudence naturelle ou par stratégie électorale, que son concurrent, la voie reste néanmoins étroite pour le probable prochain locataire de l'Elysée. Même si, dans les faits, ses quatre revendications européennes (accroissement des fonds propres de la BEI, mise en place de projects bonds, mobilisation des fonds structurels votés mais non utilisés vers le financement d'infrastructures, et taxe sur les transactions financières pour accroître les capacités de financement européennes) sont loin d'être des lignes rouges pour la plupart des gouvernements et des institutions communautaires.

Ce trouble n'est pas juste une nostalgie pour des temps plus faciles et plus favorables à la toute puissance publique. Il est aussi le reflet de l'état de la société française. Comment baisser la dépense publique sans abandonner des territoires entiers ? J'imagine volontiers le casse-tête d'un Nicolas Sarkozy président quand il abandonne ses habits de candidat. Les cartes électorales "en archipel" du vote Le Pen doivent donner des sueurs froides à tout responsable politique. Car derrière la menace politique se dresse une menace sociale bien plus dangereuse à long terme. Comment ne pas se laisser enfermer dans le piège mortifère de l'austérité et de la décroissance sans déclencher un durcicement des condititions d'emprunt de la France et abandonner ce qu'il reste de souveraineté à nos créanciers ? J'imagine là aussi les angoisses d'un François Hollande nouvellement élu, devant marcher sur des oeufs alors que chacune de ses déclarations pourra être sur-interprétée.

Dans ce monde du trouble et de la contrainte, que choisir finalement ? Un gouvernement d'apaisement promis par François Hollande est sans doute une solution nécessaire à court terme. Le renforcement de la progressivité de l'impôt et une politique de relance au niveau européen (qui, sans doute, s'articulera au final autour d'un compromis entre les positions néo-keynesiennes de la France et une flexibilité accrue de marchés encore trop réglementés créant des barrières sociales infranchissables entre insiders et outsiders), pour peu qu'ils complètent une véritable réflexion sur le niveau et l'efficacité de la dépense publique, forment certes une voie étroite, mais qu'il me semble devoir être empruntée. A plus long terme, l'évolution des sociétés européennes ne cesse d'interroger et d'inquiéter et aucune solution crédible n'a encore vu le jour dans l'offre politique. Combien de temps les digues tiendront-elles encore ?

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12 mars 2012

La gauche d'après

La gauche triomphe à Bratislava alors qu'elle a disparu de la circulation à Varsovie et Budapest. Que s'est-il passé ?

Le Smer-SD (Direction Social-Démocratie) de Robert Fico a très nettement remporté les élections législatives slovaques ce samedi 10 mars. Avec 44.4% des suffrages il obtient 83 des 150 sièges du parlement monocaméral, soit la majorité absolue à lui tout seul. Même Meciar au faît de sa gloire, quand la question nationale était centrale, n'avait pas atteint un score aussi élevé (37.3% en 1992, 35% en 1994). Fico, premier ministre de 2006 à 2010, devrait retrouver la tête du gouvernement, sans avoir besoin cette fois-ci de s'appuyer sur les forces illibérales du LS-HZDS (le parti de Meciar, relegué aux oubliettes avec moins de 1% des voix) et du SNS (le parti d'extrême droite qui n'atteint pas, lui, la barre des 5% et quitte donc la représentation nationale) contrairement à sa première expérience. Axée autour d'une profession de foi pro-européenne et du besoin de retrouver la progressivité de l'impôt (suppression de la flat tax), la campagne du Smer-SD a été beaucoup plus modérée et policée qu'il y a quelques années. Il faut dire que la victoire était assurée, les partis de la coalition de droite sortante étant non seulement divisés, notamment sur la question européenne qui a fait chuter le gouvernement d'Iveta Radicova, mais surtout empêtrés dans le scandale de corruption "Gorila".

Au-delà du contexte propre à l'élection de cette année, le score réalisé par les sociaux-démocrates slovaques interroge tout de même dans le cadre plus général de l'évolution des scènes politiques des pays d'Europe centrale. En effet, si on se concentre sur une analyse croisée des quatre pays du groupe de Visegrad (Pologne, République Tchèque, Slovaquie et Hongrie), la Slovaquie semble, à première vue, se distinguer des autres avec ce résultat. Les conservateurs règnent à Prague, Varsovie et Budapest. Avec même une opposition social-démocrate réduite au quasi-néant en Pologne et en Hongrie. Les élections d'octobre dernier en Pologne ont vu le parti social-démocrate arriver 5e avec seulement 8.2% des voix. Dans une vie politique beaucoup plus resserrée, la performance du parti socialiste hongrois aux dernières législatives (2010) n'est pas plus glorieuse avec 19.3%. D'autant plus que, depuis l'élection, et malgré tout ce qu'il y aurait à redire à la politique menée par Orban, la gauche hongroise est entrée dans une phase de scissions en chaîne qui ne laisse pas aujourd’hui entrevoir la perspective d'un retour aux affaires à court terme.

Même si elle est actuellement dans l'opposition, la gauche tchèque semble néanmoins plus en forme que ses consœurs. Il faut dire que le parti social-démocrate tchèque a une nature fondamentalement différente de celle des autres gauches centreuropéennes. En République Tchèque, au sortir du communisme, le parti communiste ne s'est pas réformé. Alors qu'à Budapest, Varsovie et Bratislava le recyclage social-démocrate de la nomenklatura semblait faire partie du "deal", à Prague c'est le vieux parti social-démocrate d'avant guerre qui est réapparu à la surface, à côté de communistes restés plus orthodoxes qu'ailleurs. Héritage d'une histoire sociale et politique de la Bohème-Moravie intégrée beaucoup plus tôt que les autres dans la société industrielle et démocratique. Déjà sous les Habsbourgs (le parti social-démocrate est d'ailleurs né en 1893), le royaume de Bohême était la région la plus développée de l'empire. Après la première guerre mondiale, quand la Pologne et la Hongrie se démenaient avec des régimes plus ou moins autoritaires, la Tchécoslovaquie portait Thomas Masaryk a sa tête. De quoi créer les conditions d'un retour à la démocratie finalement peut-être plus soutenable à la longue, contrairement à ce qu'on pouvait penser au début de la transition.

En effet, dans l'immédiat post-1989, la Hongrie (ex-dictature molle, ex-socialisme du goulasch, ex-baraque la plus gaie du camp socialiste) et la Pologne (avec sa société civile ressuscitée par un évêque de Cracovie et un électricien de Gdansk) paraissaient bien plus en phase avec le nouvel air du temps qu'une Tchécoslovaquie encore très stalinienne. A Budapest et Varsovie, on parlait Table Ronde et transition négociée (la table était plutôt carrée à Budapest en fait, ce qui n'est d'ailleurs pas complètement étranger à la situation politique actuelle du pays, j'y reviendrai dans une prochaine note), alors que les Tchécoslovaques se drapaient de velours pour faire la révolution. Et pourtant, aujourd'hui, les difficultés des gauches hongroises et polonaises sont sans doute en grande partie liées à cette transition trop négociée. A la fois recyclage de figures de la nomenklatura et fer de lance des grandes réformes libérales sur la voie de l'Europe et de l'économie de marché (quand les droites conservatrices, dans ces pays, sont souvent moins libérales que les gauches), les nouvelles forces social-démocrates sont apparues, une fois leur rôle historique d'accompagnement du retour à l'Europe achevé, comme constituées d'opportunistes prêts à tenir tous les discours pour conserver le pouvoir. Leurs échecs récents sont les signes les plus évidents de la fin de la transition. Plus encore que l'épuisement des forces politiques directement issues de la dissidence, arrivé plus tôt - une tension entre politique et anti-politique dure à maintenir sur le long terme sans doute.

Cette fin de la transition se manifeste également à travers le retour en force de la sociologie et de la géographie électorales dans les pays du groupe de Visegrad. Partout, depuis l'adhésion à l'UE, on observe un écart politique croissant entre les régions qui bénéficient du nouvel ordre économique et celles qui regroupent les laissés pour compte. En République Tchèque, la Bohême vote à droite et la Moravie à gauche. En Pologne, l'Ouest et Varsovie votent pour les libéraux de la Plateforme Civique quand l'Est préfère le conservatisme étatiste de Droit et Justice. En Hongrie, la vieille opposition entre une capitale libérale et des campagnes conservatrices reste une constante qu'a parfaitement su exploiter Viktor Orban pour transformer en profondeur la Fidesz des origines en grand parti de la droite conservatrice. En Slovaquie, enfin, l'Ouest du pays, à proximité de Bratislava, a vu arriver en masse les investissements étrangers quand l'Est est resté plus en marge. La victoire de Fico part de cet Est délaissé.

Robert Fico a également réussi là où, pour le moment, les gauches hongroises et polonaises ont échoué. Il a su refonder complètement la social-démocratie slovaque en abandonnant le discours très "fin de l'histoire" propre à la période de transition. En effectuant un "retour au peuple" (on le voit d'ailleurs régulièrement taxé de populisme dans la presse occidentale), il a tenu compte de la transformation des sociétés centreuropéennes, réintégrant la sociologie électorale dans les disciplines nécessaires à la conquête du pouvoir. Fondé en 1999, Smer fut d'abord une scission du SDL, le parti post-communiste social-démocratisé. Plus performant électoralement, car plus en phase avec la réalité sociale slovaque des années 2000, il a fini par absorbé son ex-parti frère en 2005 ainsi que le petit parti social-démocrate ressuscité par Dubcek en 1990 sur le modèle de ce qui se faisait à Prague au même moment (c'était encore le même pays). Devenu l'unique parti de gauche gouvernementale, il récolte aujourd'hui les fruits d'une refondation réussie. Son modèle permettra-t-il aux gauches polonaise et hongroise de revenir dans le jeu ?

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27 novembre 2007

Mémoires d'Est, mémoires d'Ouest

Passionnant Café européen hier soir à l'Ambassade d'Estonie organisé par Nouvelle Europe. Comme chaque mois, le café faisait suite à la parution d'un dossier sur le site de l'association. Pour cette édition de novembre, le thème, fortement d'actualité d'un bout à l'autre du continent, en était les politiques de la mémoire. Trois intervenants, parfaitement complémentaires, se partageaient les interventions : Georges Mink, politologue d'origine polonaise et spécialiste de ces questions, Marek Tamm, historien estonien, et Brice Couturier, animateur du Grain à moudre sur France Cul. Du fait des intervenants et des sujets de prédilection de l'association, l'Est du continent était plus particulièrement mis à l'honneur. Il y aura certainement très prochainement un résumé complet des débats sur Nouvelle Europe, mais en voici - en avant première ! - quelques points marquants relevés un peu en vrac (il faudra que je pense à prendre des notes la prochaine fois).

Brice Couturier, s'appuyant sur quelques citations extraites de Danube de Claudio Magris (acheté hier soir en rentrant, merci Price Minister), a tout d'abord insisté sur une perception différente du déroulement du temps historique entre l'Est et l'Ouest du continent. Les identités nationales de l'Ouest du continent sont construites sur des mémoires collectives de vainqueurs : s'y est développée une vision hégélienne de l'histoire, perçue comme lieu du dévoilement de la vérité. A l'Est, au contraire, les identités nationales se sont le plus souvent fondées sur des mémoires de peuples vaincus, victimes des aléas de l'histoire et de la décomposition des grands empires. La notion de vérité historique est beaucoup moins prégnante, laissant place à l'ironie, au scepticisme et à la pluralité des réalités.

Vient s'ajouter à cette situation de départ un vécu très différent de la seconde guerre mondiale. A l'Ouest, de par sa brièveté (relative), elle apparaît dans l'inconscient collectif comme une parenthèse dans un déroulement progressif - et progressiste - du temps historique. Même en Allemagne, un discours de la libération et du retour à la normal s'est ainsi développé. A l'Est, en revanche, la fin de la seconde guerre mondiale est synonyme d'une nouvelle défaite, et d'une nouvelle occupation. Marek Tamm faisait d'ailleurs remarquer que pour beaucoup d'Estoniens, la seconde guerre mondiale ne s'était en fait achevée qu'en 1991. La représentation du temps qui en découle en est donc particulièrement différente.

A la question de savoir pourquoi il n'y avait pas eu d'équivalent des commissions Vérité et Réconciliation dans l'Europe post-communiste, Georges Mink a apporté des réponses instructives. Il a tout d'abord insisté sur le rôle des archives, très largement absentes en Afrique du Sud ou dans les ex-dictatures latino-américaines, alors qu'elles restent, même partielles, bien documentées en Europe de l'Est. Cette existence de preuves est un frein à un travail d'aveu et de pardon, et ôte la possibilité d'un traitement plus ou moins psychanalytique de la mémoire collective des crimes communistes. Parallèlement, il a évoqué un point sur lequel je reviens assez souvent dans l'analyse des scènes politiques post-communistes : le rôle de la sortie, plus ou moins négociée selon les pays, du communisme. Dans le cas polonais, la Table Ronde a débouché sur la politique du gros trait de Mazowiecki. Les dissidents acceptaient le recyclage social-démocrate de la Nomenklatura pour sortir de manière apaisée du communisme. Cette politique explique d'ailleurs aujourd'hui l'utilisation faite par la droite polonaise, des frères Kaczynski mais aussi en grande partie de la Plateforme Civique de Donald Tusk, de la question de la mémoire de la période communiste : il s'agit d'utiliser politiquement le sujet pour s'attirer les votes de ceux qui se perçoivent comme les perdants - économiques ou idéologiques - de la transition. Marek Taam a lui évoqué le caractère en partie international de cette mémoire, avec l'aspect des relations à la Russie et l'absence de possibilité d'un dialogue avec l'ex-grand frère, faute de véritable travail parallèle sur le sujet en Russie.

S'appuyant sur un livre dont je n'ai pas retenu l'auteur (mais il s'agit sans doute de celui-ci ; perdu, il s'agissait de celui-là ; merci Aymeric pour la précision), Brice Couturier a par ailleurs insisté sur la substitution post-moderne de la victime au héros, qui s'est d'abord déroulée en Occident et qui gagne progressivement les débats identitaires en Europe orientale. Ce phénomène tend a encourager une concurrence mémorielle, notamment avec la mémoire juive, sur le thème de "chacun sa Shoah". Source de crispation identitaire - et d'antisémitisme - un peu partout sur le continent européen (comment interpréter autrement la dérive de Dieudonné au passage ?).

Georges Mink a lui évoqué l'utilisation politique de l'externalisation de la mémoire - son transfert sur la scène diplomatique européenne et mondiale - et ses limites. Il a pris l'exemple du gouvernement hongrois qui avait organisé de nombreuses commémorations de l'insurrection de 1956 à l'étranger pour essayer de gagner en visibilité sur la scène européenne et mondiale, mais qui avait dû faire face en retour à une récupération intérieure du sujet par l'opposition de droite. Il a aussi évoqué l'utilisation comme argument de marchandage et de concession du sujet par le gouvernement polonais de Jaroslaw Kaczynski au niveau européen, manière de souder le peuple polonais - par l'agitation de symboles évocateurs forts - derrière leurs objectifs beaucoup plus politiques lors de négociations au niveau européen. Il a en revanche nuancé l'utilisation de cet argument dans le cadre des relations russo-polonaises, de fait beaucoup plus marquées par la question énergétique.

Enfin, Brice Couturier a rapporté une anecdote amusante - et aussi un peu glaçante - à propos d'Alain Lamassoure. Lors d'un colloque auquel ils participaient tous les deux, il avait entendu Lamassoure répondre à un collègue polonais qu'en entrant dans l'UE son pays devait "oublier son histoire et sa géographie". L'animateur de France Culture concluait que c'était sans doute l'un des enjeux majeurs de l'entrée des pays post-communistes dans l'UE : l'impossibilité, désormais, d'échapper à cette question de la mémoire, et donc la fin d'une vision purement constructiviste, tournée vers le futur et blanche de tout passé, de l'UE. Il s'en réjouissait, ce avec quoi on ne peut être que d'accord.

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A lire en complément, outre le dossier de Nouvelle Europe naturellement, un article de Georges Mink paru sur Telos il y a quelques mois (et en version un peu plus développée dans Le Monde). 

22:20 Publié dans Europe | Lien permanent | Commentaires (7)