Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

27 novembre 2007

Mémoires d'Est, mémoires d'Ouest

Passionnant Café européen hier soir à l'Ambassade d'Estonie organisé par Nouvelle Europe. Comme chaque mois, le café faisait suite à la parution d'un dossier sur le site de l'association. Pour cette édition de novembre, le thème, fortement d'actualité d'un bout à l'autre du continent, en était les politiques de la mémoire. Trois intervenants, parfaitement complémentaires, se partageaient les interventions : Georges Mink, politologue d'origine polonaise et spécialiste de ces questions, Marek Tamm, historien estonien, et Brice Couturier, animateur du Grain à moudre sur France Cul. Du fait des intervenants et des sujets de prédilection de l'association, l'Est du continent était plus particulièrement mis à l'honneur. Il y aura certainement très prochainement un résumé complet des débats sur Nouvelle Europe, mais en voici - en avant première ! - quelques points marquants relevés un peu en vrac (il faudra que je pense à prendre des notes la prochaine fois).

Brice Couturier, s'appuyant sur quelques citations extraites de Danube de Claudio Magris (acheté hier soir en rentrant, merci Price Minister), a tout d'abord insisté sur une perception différente du déroulement du temps historique entre l'Est et l'Ouest du continent. Les identités nationales de l'Ouest du continent sont construites sur des mémoires collectives de vainqueurs : s'y est développée une vision hégélienne de l'histoire, perçue comme lieu du dévoilement de la vérité. A l'Est, au contraire, les identités nationales se sont le plus souvent fondées sur des mémoires de peuples vaincus, victimes des aléas de l'histoire et de la décomposition des grands empires. La notion de vérité historique est beaucoup moins prégnante, laissant place à l'ironie, au scepticisme et à la pluralité des réalités.

Vient s'ajouter à cette situation de départ un vécu très différent de la seconde guerre mondiale. A l'Ouest, de par sa brièveté (relative), elle apparaît dans l'inconscient collectif comme une parenthèse dans un déroulement progressif - et progressiste - du temps historique. Même en Allemagne, un discours de la libération et du retour à la normal s'est ainsi développé. A l'Est, en revanche, la fin de la seconde guerre mondiale est synonyme d'une nouvelle défaite, et d'une nouvelle occupation. Marek Tamm faisait d'ailleurs remarquer que pour beaucoup d'Estoniens, la seconde guerre mondiale ne s'était en fait achevée qu'en 1991. La représentation du temps qui en découle en est donc particulièrement différente.

A la question de savoir pourquoi il n'y avait pas eu d'équivalent des commissions Vérité et Réconciliation dans l'Europe post-communiste, Georges Mink a apporté des réponses instructives. Il a tout d'abord insisté sur le rôle des archives, très largement absentes en Afrique du Sud ou dans les ex-dictatures latino-américaines, alors qu'elles restent, même partielles, bien documentées en Europe de l'Est. Cette existence de preuves est un frein à un travail d'aveu et de pardon, et ôte la possibilité d'un traitement plus ou moins psychanalytique de la mémoire collective des crimes communistes. Parallèlement, il a évoqué un point sur lequel je reviens assez souvent dans l'analyse des scènes politiques post-communistes : le rôle de la sortie, plus ou moins négociée selon les pays, du communisme. Dans le cas polonais, la Table Ronde a débouché sur la politique du gros trait de Mazowiecki. Les dissidents acceptaient le recyclage social-démocrate de la Nomenklatura pour sortir de manière apaisée du communisme. Cette politique explique d'ailleurs aujourd'hui l'utilisation faite par la droite polonaise, des frères Kaczynski mais aussi en grande partie de la Plateforme Civique de Donald Tusk, de la question de la mémoire de la période communiste : il s'agit d'utiliser politiquement le sujet pour s'attirer les votes de ceux qui se perçoivent comme les perdants - économiques ou idéologiques - de la transition. Marek Taam a lui évoqué le caractère en partie international de cette mémoire, avec l'aspect des relations à la Russie et l'absence de possibilité d'un dialogue avec l'ex-grand frère, faute de véritable travail parallèle sur le sujet en Russie.

S'appuyant sur un livre dont je n'ai pas retenu l'auteur (mais il s'agit sans doute de celui-ci ; perdu, il s'agissait de celui-là ; merci Aymeric pour la précision), Brice Couturier a par ailleurs insisté sur la substitution post-moderne de la victime au héros, qui s'est d'abord déroulée en Occident et qui gagne progressivement les débats identitaires en Europe orientale. Ce phénomène tend a encourager une concurrence mémorielle, notamment avec la mémoire juive, sur le thème de "chacun sa Shoah". Source de crispation identitaire - et d'antisémitisme - un peu partout sur le continent européen (comment interpréter autrement la dérive de Dieudonné au passage ?).

Georges Mink a lui évoqué l'utilisation politique de l'externalisation de la mémoire - son transfert sur la scène diplomatique européenne et mondiale - et ses limites. Il a pris l'exemple du gouvernement hongrois qui avait organisé de nombreuses commémorations de l'insurrection de 1956 à l'étranger pour essayer de gagner en visibilité sur la scène européenne et mondiale, mais qui avait dû faire face en retour à une récupération intérieure du sujet par l'opposition de droite. Il a aussi évoqué l'utilisation comme argument de marchandage et de concession du sujet par le gouvernement polonais de Jaroslaw Kaczynski au niveau européen, manière de souder le peuple polonais - par l'agitation de symboles évocateurs forts - derrière leurs objectifs beaucoup plus politiques lors de négociations au niveau européen. Il a en revanche nuancé l'utilisation de cet argument dans le cadre des relations russo-polonaises, de fait beaucoup plus marquées par la question énergétique.

Enfin, Brice Couturier a rapporté une anecdote amusante - et aussi un peu glaçante - à propos d'Alain Lamassoure. Lors d'un colloque auquel ils participaient tous les deux, il avait entendu Lamassoure répondre à un collègue polonais qu'en entrant dans l'UE son pays devait "oublier son histoire et sa géographie". L'animateur de France Culture concluait que c'était sans doute l'un des enjeux majeurs de l'entrée des pays post-communistes dans l'UE : l'impossibilité, désormais, d'échapper à cette question de la mémoire, et donc la fin d'une vision purement constructiviste, tournée vers le futur et blanche de tout passé, de l'UE. Il s'en réjouissait, ce avec quoi on ne peut être que d'accord.

---

A lire en complément, outre le dossier de Nouvelle Europe naturellement, un article de Georges Mink paru sur Telos il y a quelques mois (et en version un peu plus développée dans Le Monde). 

22:20 Publié dans Europe | Lien permanent | Commentaires (7)