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12 mars 2012

La gauche d'après

La gauche triomphe à Bratislava alors qu'elle a disparu de la circulation à Varsovie et Budapest. Que s'est-il passé ?

Le Smer-SD (Direction Social-Démocratie) de Robert Fico a très nettement remporté les élections législatives slovaques ce samedi 10 mars. Avec 44.4% des suffrages il obtient 83 des 150 sièges du parlement monocaméral, soit la majorité absolue à lui tout seul. Même Meciar au faît de sa gloire, quand la question nationale était centrale, n'avait pas atteint un score aussi élevé (37.3% en 1992, 35% en 1994). Fico, premier ministre de 2006 à 2010, devrait retrouver la tête du gouvernement, sans avoir besoin cette fois-ci de s'appuyer sur les forces illibérales du LS-HZDS (le parti de Meciar, relegué aux oubliettes avec moins de 1% des voix) et du SNS (le parti d'extrême droite qui n'atteint pas, lui, la barre des 5% et quitte donc la représentation nationale) contrairement à sa première expérience. Axée autour d'une profession de foi pro-européenne et du besoin de retrouver la progressivité de l'impôt (suppression de la flat tax), la campagne du Smer-SD a été beaucoup plus modérée et policée qu'il y a quelques années. Il faut dire que la victoire était assurée, les partis de la coalition de droite sortante étant non seulement divisés, notamment sur la question européenne qui a fait chuter le gouvernement d'Iveta Radicova, mais surtout empêtrés dans le scandale de corruption "Gorila".

Au-delà du contexte propre à l'élection de cette année, le score réalisé par les sociaux-démocrates slovaques interroge tout de même dans le cadre plus général de l'évolution des scènes politiques des pays d'Europe centrale. En effet, si on se concentre sur une analyse croisée des quatre pays du groupe de Visegrad (Pologne, République Tchèque, Slovaquie et Hongrie), la Slovaquie semble, à première vue, se distinguer des autres avec ce résultat. Les conservateurs règnent à Prague, Varsovie et Budapest. Avec même une opposition social-démocrate réduite au quasi-néant en Pologne et en Hongrie. Les élections d'octobre dernier en Pologne ont vu le parti social-démocrate arriver 5e avec seulement 8.2% des voix. Dans une vie politique beaucoup plus resserrée, la performance du parti socialiste hongrois aux dernières législatives (2010) n'est pas plus glorieuse avec 19.3%. D'autant plus que, depuis l'élection, et malgré tout ce qu'il y aurait à redire à la politique menée par Orban, la gauche hongroise est entrée dans une phase de scissions en chaîne qui ne laisse pas aujourd’hui entrevoir la perspective d'un retour aux affaires à court terme.

Même si elle est actuellement dans l'opposition, la gauche tchèque semble néanmoins plus en forme que ses consœurs. Il faut dire que le parti social-démocrate tchèque a une nature fondamentalement différente de celle des autres gauches centreuropéennes. En République Tchèque, au sortir du communisme, le parti communiste ne s'est pas réformé. Alors qu'à Budapest, Varsovie et Bratislava le recyclage social-démocrate de la nomenklatura semblait faire partie du "deal", à Prague c'est le vieux parti social-démocrate d'avant guerre qui est réapparu à la surface, à côté de communistes restés plus orthodoxes qu'ailleurs. Héritage d'une histoire sociale et politique de la Bohème-Moravie intégrée beaucoup plus tôt que les autres dans la société industrielle et démocratique. Déjà sous les Habsbourgs (le parti social-démocrate est d'ailleurs né en 1893), le royaume de Bohême était la région la plus développée de l'empire. Après la première guerre mondiale, quand la Pologne et la Hongrie se démenaient avec des régimes plus ou moins autoritaires, la Tchécoslovaquie portait Thomas Masaryk a sa tête. De quoi créer les conditions d'un retour à la démocratie finalement peut-être plus soutenable à la longue, contrairement à ce qu'on pouvait penser au début de la transition.

En effet, dans l'immédiat post-1989, la Hongrie (ex-dictature molle, ex-socialisme du goulasch, ex-baraque la plus gaie du camp socialiste) et la Pologne (avec sa société civile ressuscitée par un évêque de Cracovie et un électricien de Gdansk) paraissaient bien plus en phase avec le nouvel air du temps qu'une Tchécoslovaquie encore très stalinienne. A Budapest et Varsovie, on parlait Table Ronde et transition négociée (la table était plutôt carrée à Budapest en fait, ce qui n'est d'ailleurs pas complètement étranger à la situation politique actuelle du pays, j'y reviendrai dans une prochaine note), alors que les Tchécoslovaques se drapaient de velours pour faire la révolution. Et pourtant, aujourd'hui, les difficultés des gauches hongroises et polonaises sont sans doute en grande partie liées à cette transition trop négociée. A la fois recyclage de figures de la nomenklatura et fer de lance des grandes réformes libérales sur la voie de l'Europe et de l'économie de marché (quand les droites conservatrices, dans ces pays, sont souvent moins libérales que les gauches), les nouvelles forces social-démocrates sont apparues, une fois leur rôle historique d'accompagnement du retour à l'Europe achevé, comme constituées d'opportunistes prêts à tenir tous les discours pour conserver le pouvoir. Leurs échecs récents sont les signes les plus évidents de la fin de la transition. Plus encore que l'épuisement des forces politiques directement issues de la dissidence, arrivé plus tôt - une tension entre politique et anti-politique dure à maintenir sur le long terme sans doute.

Cette fin de la transition se manifeste également à travers le retour en force de la sociologie et de la géographie électorales dans les pays du groupe de Visegrad. Partout, depuis l'adhésion à l'UE, on observe un écart politique croissant entre les régions qui bénéficient du nouvel ordre économique et celles qui regroupent les laissés pour compte. En République Tchèque, la Bohême vote à droite et la Moravie à gauche. En Pologne, l'Ouest et Varsovie votent pour les libéraux de la Plateforme Civique quand l'Est préfère le conservatisme étatiste de Droit et Justice. En Hongrie, la vieille opposition entre une capitale libérale et des campagnes conservatrices reste une constante qu'a parfaitement su exploiter Viktor Orban pour transformer en profondeur la Fidesz des origines en grand parti de la droite conservatrice. En Slovaquie, enfin, l'Ouest du pays, à proximité de Bratislava, a vu arriver en masse les investissements étrangers quand l'Est est resté plus en marge. La victoire de Fico part de cet Est délaissé.

Robert Fico a également réussi là où, pour le moment, les gauches hongroises et polonaises ont échoué. Il a su refonder complètement la social-démocratie slovaque en abandonnant le discours très "fin de l'histoire" propre à la période de transition. En effectuant un "retour au peuple" (on le voit d'ailleurs régulièrement taxé de populisme dans la presse occidentale), il a tenu compte de la transformation des sociétés centreuropéennes, réintégrant la sociologie électorale dans les disciplines nécessaires à la conquête du pouvoir. Fondé en 1999, Smer fut d'abord une scission du SDL, le parti post-communiste social-démocratisé. Plus performant électoralement, car plus en phase avec la réalité sociale slovaque des années 2000, il a fini par absorbé son ex-parti frère en 2005 ainsi que le petit parti social-démocrate ressuscité par Dubcek en 1990 sur le modèle de ce qui se faisait à Prague au même moment (c'était encore le même pays). Devenu l'unique parti de gauche gouvernementale, il récolte aujourd'hui les fruits d'une refondation réussie. Son modèle permettra-t-il aux gauches polonaise et hongroise de revenir dans le jeu ?

00:05 Publié dans Slovaquie | Lien permanent | Commentaires (0)