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22 janvier 2016

Les revanchards

La récente victoire du PiS (Droit et Justice) aux élections polonaises (présidentielle puis législatives) a remis sur le devant de la scène le débat sur le pouvoir de surveillance des normes démocratiques par les institutions européennes, réactualisant l'éternel débat entre souveraineté populaire et État de droit ou, comme le dit plus justement le terme anglais, the rule of law. Ce débat n'est pas nouveau au niveau européen : il avait déjà fortement eu lieu il y a quinze ans avec la formation d'une alliance gouvernementale entre les conservateurs et l'extrême droite en Autriche et, plus récemment, avec le retour au pouvoir de Viktor Orban en Hongrie. Intéressé de longue date par l'histoire et l'actualité des pays d'Europe Centrale, la tentation était trop forte pour moi : peut-on trouver des lignes de force communes entre les situations hongroises et polonaises qui permettraient de mieux comprendre ce qu'il s'y passe réellement ? 

Je pense que oui. Je n'éviterai cependant pas deux écueils : ne vivant ni en Pologne, ni en Hongrie, ne parlant la langue d'aucun des deux pays, je ne serai pas en mesure de déployer une approche très subtile des débats qui agitent les vies politiques locales. D'autre part, à chercher les points communs je passerai nécessairement trop vite sur les particularités de chacun. Mais, faisons de ces écueils des opportunités : la nécessaire distance a aussi l'avantage de mettre en lumière quelques sous-jacents comparables qu'il n'est pas inutile d'avoir en tête. J'en vois même principalement un : Orban comme Kaczynski ont la particularité d'être des revanchards. Ils structurent ainsi leur discours autour de cette passion particulièrement puissante, articulant au moins trois niveaux de revanche, qui leur permettent d'atteindre une large cible électorale : une revanche électorale sur leurs opposants politiques, une revanche idéologique sur le déroulé de la transition (comprise comme la période allant de la sortie du communisme en 1989 à l'intégration aux structures de coopération euro-atlantiques achevée en 2004), une revanche métaphysique sur l'histoire.

La première revanche, la plus immédiate, trouve sa source dans le déroulé récent des alternances électorales dans les deux pays. Pour la Fidesz comme pour PiS, il ne s'agit pas d'une première conquête du pouvoir mais d'un retour au pouvoir après une première expérience stoppée par une défaite jugée injuste. A sept ans d'intervalle les deux partis ont en effet connu un destin curieusement parallèle. En 1998 Viktor Orban devient premier ministre à la tête d'une coalition parlementaire au sein de laquelle la Fidesz fait alliance avec le parti des petits propriétaires (vieux parti conservateur créé au début du vingtième siècle et refondé en 1988) et le MDF, mouvement de droite issu de la dissidence qui dirigea le premier gouvernement post-communiste en 1990. En 1998, la Fidesz réalise 29,4% des voix. Au bout de quatre ans de pouvoir son score monte à 41,1%. Performance impressionnante qui ne permet pas à Orban de conserver le pouvoir : le parti socialiste (les post-communistes) l'emporte avec 42,1%. Orban a si bien réussi qu'il a complètement fagocité l'électorat de ses alliés, devenant une force puissante mais isolée quand les socialistes peuvent faire alliance avec les libéraux du SzDSz. En 2006, nouvel échec : avec 42% des voix il est encore devancé de peu par les socialistes et leurs alliés libéraux. Ceux-ci deviennent ainsi la première coalition gouvernementale à être reconduite au pouvoir depuis l'avènement de la démocratie en Hongrie. Il aura fallu attendre huit ans d'opposition pour qu'Orban revienne à la tête du gouvernement. 

La situation du PiS en Pologne est assez similaire. Il remporte les élections de 2005 avec 27% des voix et forme une coalition avec la ligue des familles polonaises (ultra-cléricaux) et le mouvement "auto-défense" (populiste agrarien). La coalition explose au bout de deux ans ce qui provoque des élections anticipées. Le PiS voit alors son score grimper à 32,1% et ses ex-partenaires de coalition disparaître de la scène politique polonaise. A présent seule force conservatrice étatiste sur l'échiquier politique, le PiS est une force puissante mais seule. Les libéraux de la Plateforme Civique l'emportent largement avec 41,5% des voix. Quatre ans plus tard, les libéraux de Donald Tusk sont reconduits, devenant la première force politique polonaise à faire deux mandats consécutifs. Le score du PiS reste élevé et la vie politique polonaise se structure plus que jamais autour de l'affrontement entre ces deux partis héritiers de l'aile droite de Solidarnosc. 

Car, si le sentiment de revanche électorale est un puissant moteur, il ne suffit pas à expliquer les traits communs des situations hongroise et polonaise. La revanche idéologique sur la période de transition est centrale dans le discours des deux partis. Ils partagent ainsi une volonté commune de "renverser la Table ronde". Le terme de Table ronde est devenue une expression consacrée pour caractériser la manière dont les deux pays sont sortis du communisme. Les représentants de Solidarnosc se sont ainsi effectivement assis autour d'une table ronde pour négocier le partage du pouvoir avec la nomenklatura : lors des premières élections libres, en juin 1989, une partie des sièges étaient ainsi attribués d'office aux communistes. Ceux-ci n'anticipant pas tout à fait le raz-de-marée électoral qui allait les emporter : tous les sièges "libres" à l'exception d'un revenant aux candidats de Solidarnosc. Cette "réfolution" débouchant finalement sur un compromis permettant le recyclage de la nomenklatura en parti social-démocrate concourant librement à l'expression du pluralisme électoral. La grande question qui agitait le débat politique durant les années 90 en Europe centrale était de savoir autour de quel clivage privilégié construire le débat démocratique : post-dissidents contre post-communistes ? En réactivant les vieux partis d'avant le communisme ? Ou finalement en se calant sur le modèle occidental structurant les groupes politiques au Parlement européen ? Les trois options ont été entremêlées, même si la dernière a semblé un temps l'emporter. On s'aperçoit aujourd'hui que c'était sans doute une pure illusion. Si les vieux partis n'ont pas connu un réel succès, la structuration idéologique qu'ils sous-tendaient est réapparue progressivement, captée par des partis plus récents. Ainsi Solidarnosc a accouché de différents partis, couvrant un large spectre politique, démontrant que c'était bien le représentant de la société civile polonaise dans tout son pluralisme. Les deux principaux partis polonais actuels sont ainsi tous les deux issus de l'AWS, plateforme électorale de l'aile droite de Solidarnosc qui remporta les élections de 1997 avant de se disloquer aux abords des élections de 2001. Les options idéologiques étaient devenues trop incompatibles entre les libéraux voulant édifier une société civile et les conservateurs voulant reconstruire un État. Les premiers se sont rassemblés autour de Donald Tusk, les seconds de Jaroslaw Kaczynski. L'on sait qu'il n'est de pire rivalité qu'entre frères ennemis.  

En Hongrie, la transition a aussi été négociée entre les communistes les plus modérés du bloc de l'Est et l'opposition démocratique, emmenée par le MDF de Jozsef Antall. Contrairement à celle de Varsovie, la table n'était pas ronde mais carrée à Budapest. En effet, il n'y a jamais eu de mouvement comparable à Solidarnosc, populaire et pluraliste, en Hongrie. Plutôt le bourgeonnement de structures concurrentes issues de la dissidence intellectuelle : le forum civique (le MDF) au centre-droit, les libéraux (SzDSz) au centre-gauche et la Fidesz chez les jeunes. La table a ainsi plus été le lieu de l'affrontement entre les différentes voix de l'opposition qu'entre les communistes et les dissidents. Le SzDSz et la Fidesz défendant des positions plus fermes que le MDF qui menait pourtant les négociations. Comme en Pologne, cela déboucha néanmoins sur un compromis permettant le recyclage social-démocrate de la nomenklatura. Et Jozsef Antall lança ce mot célèbre à ses détracteurs : "Vous n'aviez qu'à faire la révolution". Viktor Orban, jeune leader de la Fidesz qui se fit remarquer par son discours vigoureux lors des obsèques d'Imre Nagy en juin 1989, a pris au mot son aîné : il a conquis le pouvoir pour faire cette révolution. D'abord en écartant l'aile gauche de la Fidesz en 1995, puis en conquérant l'ensemble de l'électorat conservateur des campagnes magyares, ravivant le vieux clivage capitale/province de l'entre deux guerres, et enfin en se posant en adversaire farouche de cette alliance "contre-nature" des post-communistes et des post-dissidents du SzDSz qui ont gouverné ensemble la Hongrie entre 1994 et 1998 puis entre 2002 et 2010. 

On retrouve ici une obsession du PiS. On se rappelle ainsi de sa volonté d'imposer des lois de lustration beaucoup plus strictes lors de sa première mandature, afin de dénoncer là aussi la soi-disant connivence entre post-communistes et post-dissidents (qui étrangement n'ont jamais gouverné réellement ensemble, mais ont formé une alliance électorale de centre-gauche dans les années 2000 au moment justement de l'affirmation du PiS sur la scène politique). La Hongrie et la Pologne avaient objectivement des lois de lustration beaucoup moins sévères que dans d'autres pays de l'ex-bloc de l'Est, à commencer par la Tchécoslovaquie ou l'Allemagne réunifiée. Fruit d'une transition plus négociée : "Vous n'aviez qu'à faire la révolution". Cette revanche sur la période de transition ne se limite toutefois pas à cette simple frustration de n'avoir pas fait la révolution. Elle a aussi une dimension socio-économique, la Fidesz comme PiS s'appuyant sur les laissés pour compte des réformes libérales conduisant à l'adoption de l'économie de marché et à l'intégration aux instances de coopération euro-atlantiques. Encore contraint par cet objectif non atteint en 1998, Orban profite depuis son retour au pouvoir en 2010 de plus de marge de manœuvre. Kaczynski et ses amis sont arrivés au pouvoir la première fois dans une Pologne majoritairement europhile, à la tête d'une coalition fragile, faisant là aussi office de contrainte à leurs actions. La frénésie législative actuelle, où les lois les plus polémiques sont votées à toute vitesse la nuit pour eviter le débat parlementaire, vient aussi de cette volonté de revanche sur une première expérience du pouvoir vécue comme trop contrainte. Et les taxes spécifiques sur les secteurs bancaire et de la grande distribution, une manière de prendre sa revanche sur les vainqueurs de la période de transition : les grands groupes capitalistes occidentaux ayant racheté progressivement l'ensemble des acteurs locaux dans ces deux secteurs.

Cette revanche sur l'histoire récente s'articule avec un sentiment de revanche sur le temps long également. Les deux pays se sont représentés de longue date comme des victimes de l'Histoire avec une grande hache. Victimes de la Russie et de l'Allemagne - ce qui n'est pas dénué de tout fondement concernant la Pologne il est vrai. Victimes des grandes puissances occidentales, laissées aux mains de l'ogre soviétique - notamment en 1956. Ou amputée de larges parties de son territoire à Trianon au sortir de la première guerre mondiale pour la Hongrie. Ces faits historiques servent bien souvent à hysteriser le débat, donnant un sentiment de "nous" contre le reste du monde qui n'est pas sans danger comme le notait déjà Istvan Bibo dans son œuvre phare il y a soixante ans (Misère des petits États d'Europe de l'Est). Et quand l'histoire récente entre en collision avec l'histoire la plus tragique comme lors de l'accident d'avion à Katyn en 2010, soixante-dix ans après l'horreur du massacre de toute l'élite polonaise par les soviétiques, on comprend que tout n'est pas réuni pour calmer les débats. Victimes de l'Histoire, les nouvelles élites polonaises et hongroises pensent toujours l'être : victimes d'un Occident aveugle face à la menace de l'évolution des mœurs bien loin de la bonne morale cléricale, ou de la confrontation avec les "nouveaux Ottomans". On est bien loin de l'Occident kidnappé cher à Kundera ou de l'Autre Europe de Czeslaw Milosz. Aujourd'hui Orban vante la démocratie illibérale et le modèle oriental de souveraineté Étatique qui se développe à Moscou, Pékin où Ankara. Comme un retour, là aussi, de vieux clivages historiques entre occidentalistes et partisans d'une voie magyare, héritée de la steppe fantasmée, qui anima les cercles intellectuels budapestois au dix-neuvième siècle. La méfiance naturelle de tout Polonais envers la Russie empêche pour le moment le gouvernement de Varsovie de tenir le même discours, mais on sent bien qu'il se trouve déjà des préoccupations communes avec Orban. 

En articulant ces trois niveaux de revanche - électorale, idéologique, métaphysique - Kaczynski et Orban définissent les contours d'un nouvel objet politique, encore mal-identifié, ce qui rend difficile de le réduire à un -isme déjà connu. Démocratie illibérale, basée sur une conception plébiscitaire des choix politiques où rien ne saurait faire barrage à la volonté populaire, profitant du discrédit que connaissent les formes avancées de démocratie représentative, écartelées entre les nécessités d'efficacité et de légitimité de l'action publique. 

Les situations particulières de la Hongrie et de la Pologne ont rendu possible l'émergence de ce phénomène et sa conquête du pouvoir, mais il se pourrait bien que cette tendance se généralise en Europe dans un avenir proche. L'ancrage encore récent de la démocratie libérale à l'Est du continent - et la structuration idéologique encore souple qui y règne - ont permis son éclosion. Sa floraison ailleurs sera facilitée par l'essoufflement de systèmes politiques endogames et la persistance de clivages idéologiques ne permettant pas d'articuler les enjeux de l'époque. Le plus inquiétant est ainsi le peu d'entrain mis par la droite parlementaire européenne à ne hausser qu'un minimum le ton quand les aspects les plus fondamentaux de "the rule of law" sont remis en cause, comme si elle semblait paralysée par la contemplation de son propre avenir. Il y a quinze ans, les sanctions contre l'Autriche étaient mises en place par l'insistance d'un chef d'Etat français conservateur. Quinze ans, que cela passe vite quinze ans.

28 octobre 2007

Consolidation

Les libéraux de la Plateforme Civique (PO) ont donc remporté les élections législatives polonaises dimanche dernier. Donald Tusk devrait devenir prochainement le treizième Premier Ministre polonais depuis 1989 à la tête d'une coalition regroupant PO et le Parti Paysan PSL. Treizième Premier Ministre et vingt-et-unième cabinet : des chiffres qui donnent une idée de l'instabilité de la vie politique polonaise. Mais, si la trajectoire est perturbée, ces élections pourraient bien marquer le début d'une consolidation partisane de la démocratie polonaise.

PiS, le parti des frères Kaczynski, a certes perdu les élections et le pouvoir (même si Lech reste Président), mais à y regarder de plus près, la défaite n'est peut-être pas si terrible. PiS a en effet réussi son pari de marginaliser ses associés-concurrents de coalition, Samoobrona et la LPR (respectivement 1.53 et 1.30% des voix). En s'imposant comme le seul véritable parti conservateur et étatiste, et surtout comme premier parti d'opposition, avec même un gain de plus d'un million de voix par rapport à 2005, PiS devient le recours naturel pour les électeurs en cas de désir d'alternance. Pour un parti créé en 2001, la performance n'est pas maigre.

PO a lui aussi été créé en 2001. Voir ces deux partis se partager aujourd'hui plus de 73% des voix exprimées en dit long sur l'ampleur de la recomposition du paysage politique polonais ces dernières années. Les leaders de ces partis ne sont certes pas de nouveaux venus, mais en polarisant le choix des électeurs autour de leurs positions respectives, ils ont profondément réorienter les termes du débat, comme esquissé dans ma note précédente. Un conservatisme social, attaché à retisser, grâce à l'appareil d'Etat, des solidarités mises à mal par la période de transition côté PiS. Un conservatisme libéral, pronant le désinvestissement de l'Etat dans la sphère économique côté PO. Des différences fondamentales, mais aussi des points communs : deux conservatismes, qui étaient par exemple en accord sur les récentes lois de lustration du gouvernement Kaczynski.

Si PO l'a emporté assez largement, ce n'est toutefois pas uniquement par adhésion à son programme axé sur les privatisations et les réductions d'impôts, mais aussi par rejet du PiS qui en l'espace de deux ans aura fortement polarisé le débat public. Un phénomène de "vote utile" a donc joué, qui explique en partie la faiblesse du résultat de la coalition de centre gauche LiD (13.15% des voix). La gauche a, de plus, du mal à trouver une place dans un débat structuré par l'opposition entre PO et PiS. Allier réformes et cohésion sociale, comme elle le propose, apparaît comme une synthèse peu crédible quand tout semble sommer les Polonais de choisir entre les deux options.

Dans cette perspective, il sera particulièrement intéressant de suivre les attitudes respectives des deux blocs d'opposition. LiD, pour le moment simple coalition électorale regroupant quatre partis (le Parti Démocrate de Geremek, le SLD post-communiste de Kwasniewski, et deux petits partis de gauche, le SDPL et l'UL), s'organisera-t-il en un nouveau parti capable d'offrir une alternative autre que PiS au pouvoir en place ? Quel discours devra-t-il tenir pour cela ? Comment ne pas apparaître comme une force du passé, héritée du partage du pouvoir entre post-communistes et post-dissidents, quand PO et PiS sont des partis plus récents et plus en phase avec la nouvelle sociologie électorale née de la transition ? De son côté PiS se trouve à la tête d'un socle électoral solide (entre 4 et 5 millions d'électeurs) mais qui semble difficilement majoritaire seul (d'où les difficultés de la récente législature). Après avoir quasiment éliminer toute concurrence sur le terrain social-conservateur, les dirigeants du parti tendront-ils à un recentrage pour conquérir de nouveaux électeurs ?

Avec seulement quatre blocs représentés à la Diète (plus un représentant des minorités allemandes), la démocratie polonaise semble se consolider autour d'une structure partisane plus stable. Un clivage structurant principal (société vs Etat) semble avoir pris le pas sur les autres (post-communistes vs post-dissidents, gauche vs droite). Ce phénomène se retrouve à différents degrés d'avancement en Europe centrale, bousculant de manière différenciée les partis établis. Par la clarté de ses lignes de force, le débat polonais éclaire de manière particulièrement intéressante ces évolutions, dont on retrouve également des traces à l'Ouest.

15:20 Publié dans Pologne | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pologne, élections

21 octobre 2007

La société contre l'Etat

Les élections législatives polonaises (élections des députés et sénateurs) ont lieu ce dimanche. Le gouvernement de Jaroslaw Kaczynski a dû faire face à ces élections anticipées suite à l'explosion de sa coalition cet été : les populistes de gauche de Samoobrona (Autodéfense) et les ultras catholiques de la LPR (Ligue des familles polonaises) ont laissé PiS (Droit et Justice, le parti conservateur des frères Kaczynski) seul en scène, et surtout minoritaire.

La scène politique polonaise a l'habitude, depuis le rétablissement de la démocratie, de connaître sans cesse décompositions et recompositions des partis qui la font vivre. Pour la première fois, un semblant de stabilité semble se dessiner, avec l'établissement de trois grands blocs identifiables : PiS, donc, qui représente la droite conservatrice, PO (Plateforme civique) qui représente la droite libérale, et LiD (Gauche et Démocrates), qui représente une alliance "à l'italienne" des sociaux-démocrates post-communistes et des centristes. Ces trois partis sont les seuls à peu près sûrs de franchir la barre des 5% nécessaire pour être représenté à la Diète. Parmi les autres partis qui peuvent prétendre obtenir des députés, on retrouve Samoobrona, qui a reçu le soutien de Leszek Miller, ancien Premier Ministre social-démocrate du président Kwasniewski, une coalition d'extrême-droite réunissant, autour de la LPR, quelques groupuscules traditionnalistes et souverainistes, et le parti paysan PSL plutôt centriste et possible faiseur de roi.

Dans les faits, l'élection se résume à une confrontation entre les deux droites : la libérale contre la conservatrice. La gauche, malgré le retour sur le devant de la scène du toujours populaire Kwasniewski, reste loin derrière dans les sondages, encore associée aux scandales de corruption et au fort niveau de chômage qui ont accompagné la législature 2001-2005. Pour la suite, il sera intéressant d'observer si l'alliance des post-communistes pro-transition de Kwasniewski et de la frange "euro-libéralo-centriste" de l'ex-dissidence (héritiers de Mazowiecki et Geremek) permettra de faire naître une alternative crédible au nouveau gouvernement, quelqu'il soit. Un parfum de Table Ronde qui, paradoxalement, renforce la rhétorique revancharde de PiS : cette alliance n'est-elle pas la preuve du partage du pouvoir entre ex-communistes et ex-dissidents au détriment du peuple que dénoncent sans relâche les Kaczynski ?

La victoire de PiS en 2005, et la montée parallèle de nombreuses forces populistes en Europe centrale comme analysée ici par Jacques Rupnik, peut ainsi s'analyser comme la rencontre, dans les urnes, des perdants idéologiques et des perdants économiques de la transition. La territorialité du vote de 2005 (l'Ouest et Varsovie pour PO, l'Est pour PiS) recouvre une réalité économique très clivante. On a constaté, au passage, le même phénomène (Ouest vs Est) lors des élections slovaques qui ont vu la victoire de la gauche populiste de Robert Fico. La République Tchèque (Bohème de droite contre Moravie de gauche) et la Hongrie (Budapest libérale contre campagne conservatrice) connaissent des phénomènes similaires. A ce retour en force de la sociologie politique après des années de transition marquées par une philosophie très "fin de l'histoire" (pas d'alternative sur le chemin de l'Europe, une société perçue comme monolithique), s'ajoute l'apparition de discours de plus en plus clivants en termes idéologiques, où les questions de mémoire et d'identité occupent une place déterminante. La montée en puissance des populismes à l'Est résulte à mon sens de la rencontre de ces deux phénomènes que la période de transition avait sû maintenir en marge, chacun dans des sphères bien spécifiques du débat. Un spleen démocratique (les perdants se révoltent) qui débouche, donc, sur un retour du politique (débat idéologique, réalité sociologique).

L'opposition entre PO et PiS qui structure actuellement la vie politique polonaise s'organise ainsi autour d'une question particulièrement intéressante et cruciale. Les deux partis sont de droite, et PO n'est pas forcément moins nationaliste (quoiqu'y mettant certainement plus les formes). La véritable ligne de fracture se fait autour de la priorité assignée à la Pologne de rétablir un ordre social jugé chamboulé par la période de transition : PiS souhaite, pour cela, contruire un Etat, quand PO souhaite édifier une société civile. La recomposition de la vie politique polonaise - et le fait que les deux partis débordent, différement, à gauche - se comprend mieux à l'aune de ce débat.

La droite polonaise qui nous rejoue le débat entre première et deuxième gauches, ça a de quoi rendre particulièrement intéressantes ces élections.

(suite, après les résultats...) 

17:40 Publié dans Pologne | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pologne, élections

23 juin 2007

Odieuse Pologne

La vision de la Pologne offerte par les médias français ne s'est pas améliorée ces derniers jours avec l'inflexibilité (relative) des frères Kaczynski lors des négociations autour du nouveau traité européen. On a en effet assisté à une étrange distortion entre la portée et l'ampleur des exigences polonaises et leur écho dans la presse, notamment si on les compare à celles des autres pays. Car, au final, le point sensible pour la Pologne ne concernait que la répartition des votes au Conseil, ce qui représente une évolution considérable par rapport aux positions défendues par les Kaczynski il y a encore peu. Et si le point est devenu à ce point emblématique des difficultés rencontrées lors du récent sommet, c'est autant dû aux déclarations toujours aussi tonitruantes des deux K. qu'à l'inflexibilité allemande sur le sujet, alors que les autres Etats membres semblaient tout à fait prêts à rouvrir les négociations sur ce point.

Les commentateurs français semblent, qui plus est, totalement oublieux de l'histoire récente de la construction européenne concernant leur propre pays. Car, la crainte de la Pologne de voir un écart de voix trop important entre elle et l'Allemagne au Conseil se réaliser n'est qu'une réactualisation de la principale ligne rouge française jusqu'à la convention qui a préparé le TECE. La parité de voix au Conseil entre la France et l'Allemagne, y compris après la réunification, a été l'obsession de la diplomatie française lors de toutes les révisions des traités. Il a fallu un changement de méthode, pour contourner les seuls gouvernements, avec la convention, pour remettre en question ce principe qui existe encore dans le système décidé à Nice.

En chargeant de tous les maux les frères Kaczynski, on oublie par ailleurs une nouvelle fois le soutien qu'ils reçoivent, sur ce sujet précis, d'une large partie de l'opposition polonaise, notamment des libéraux. Une approche un peu plus au courant de la vie politique polonaise trouverait même un énorme motif de satisfaction europhile à voir les leaders de PiS avoir adouci considérablement leurs positions au sujet de la construction européenne depuis leur arrivée au pouvoir (tenant compte, de manière pragmatique, du large soutien à l'adhésion rencontré dans la population depuis 2004). S'ils sont à critiquer sur des tas de sujets de politique intérieure, on ne peut que saluer leur adaptation de fait au fonctionnement par compromis de l'Union européenne.

Un contraste saisissant avec Tony Blair qui, pour son dernier sommet européen, aura joué la partition inverse. Ses discours euro-enthousiastes d'hier se heurtent aujourd'hui à une approche bien thatchérienne de la construction européenne, refusant tout transfert de souveraineté. Le premier ministre britannique est sorti du sommet bien affaibli, optenant certes quelques clauses d'opting out pour son pays sur la charte des droits fondamentaux ou la coopération judiciaire et policière, mais ne pouvant empêcher ni les 26 autres d'avancer sur ces sujet, ni l'UE de se doter de la personnalité juridique et d'organiser la fusion des piliers.

Soutenir les Kaczynski, accabler Blair, durs temps pour l'europhilie française...

18:30 Publié dans Pologne | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : pologne, ue

04 mai 2007

Lustration

Les nouvelles lois de lustration du gouvernement polonais ont trouvé un écho accru récemment avec les prises de position remarquées de Bronislaw Geremek et Tadeusz Mazowiecki (pétitions de soutien ici et ici). Beaucoup a déjà été dit sur les raisons idéologiques de ces lois et sur les réactions qu'elles suscitent en Pologne et dans le reste de l'Europe. En revanche, je n'ai pas vu grand chose sur les raisons politiques qui ont pu pousser les frères Kaczynski à aller aussi loin et aussi fort dans leur volonté de "décommuniser" l'élite polonaise. Voici donc quelques rapides réflexions qui me sont venues sur le sujet.

Les jumeux Ubu, héritiers de l'aile droite de Solidarité, font partie de la frange du syndicat qui n'a jamais pardonné à la majorité dudit syndicat d'avoir choisi la voie de la négociation avec le pouvoir communiste pour sortir du modèle du parti unique. Complexe de la révolution de velours avortée et faite par d'autres ailleurs (la Tchécoslovaquie par exemple, qui a élaboré des lois de lustration plus sévères qu'en Pologne ou en Hongrie dans les années 90, ce n'est pas un hasard). L'histoire politique récente de la Pologne est au moins autant celle d'une rivalité entre les héritiers de Solidarité, qui se retrouvent sur toute l'étendue du spectre politique, que d'une opposition entre post-dissidents et post-communistes.

D'un point de vue plus tactique, ces lois ont, me semble-t-il, deux objectifs. Diviser l'opposition, ou en tout cas empêcher un rapprochement des sociaux-démocrates (post-communistes et opposés à la loi) et des libéraux (centre droit, favorables à la loi) d'une part. Réaffirmer la prééminensce du PiS (Droit et Justice, le parti des frères Kaczynski) sur la coalition gouvernementale au moment où quelques défections, dont celle du président de la Diète Marek Jurek, se font jour d'autre part. Encore plus à droite que les frères K., Jurek a ainsi décidé de former une nouvelle formation politique, située entre PiS et la LPR (Ligue des familles polonaises, d'extrême-droite). Dans ce contexte, la concurrence est rude pour s'attirer les bonnes grâces de Radio Maryja et des autres médias conservateurs.

Ainsi, si elles répondent indéniablement à des certitudes idéologiques, les lois de lustration de l'actuel pouvoir en place servent aussi des buts de tactique politique qu'il est à mon sens nécessaire d'avoir à l'esprit pour comprendre un peu ce qu'il se passe en Pologne actuellement.

22:45 Publié dans Pologne | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : pologne