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01 mai 2007

Cohérences

La sortie des idéologies et le règne du "pragmatisme" comme valeur politique cardinale sont devenus des repères tellement évidents de l'analyse politique depuis la chute du mur de Berlin qu'il est tentant de les appliquer à l'actuelle campagne : triangulation, propositions catégorielles, recherche de synthèses dynamiques, etc. Tous les ingrédients sont effectivement réunis. Pourtant, il me semble qu'avec une telle approche on manque l'existence de véritables cohérences idéologiques aussi bien chez Ségolène Royal que chez Nicolas Sarkozy. La difficulté tient au fait que l'une comme l'autre ne s'inscrivent pas dans les traditions récentes de leurs camps respectifs. Ségolène Royal n'est ni socialiste, ni social-démocrate. Nicolas Sarkozy n'est ni gaulliste, ni libéral. Tentons ici de prendre un peu de recul avant le second tour pour esquisser, rapidement, les grands traits de ces cohérences.

Honneur aux femmes, je commencerai par Ségolène Royal. Ni socialiste, ni social-démocrate, elle me semble plutôt l'héritière du christianisme social. Son discours est imprégné de valeurs qu'on croirait directement issues de l'encyclique Rerum Novarum et de la doctrine sociale de l'Eglise : ordre juste, principe de participation, subsidiarité... Son refrain bien connu sur l'ordre juste rompt ainsi fortement avec la tradition socialiste, et même social-démocrate, qui met l'accent sur l'existence de rapports de forces sociaux, pour s'aventurer sur les terres de la démocratie chrétienne et de l'ordolibéralisme allemand : la justice sociale est un élément essentiel d'une "économie sociale de marché", non plus en tant que but mais comme moyen d'assurer le bon ordre de la société. Chacun doit trouver sa place... et y rester. Le désordre nait, dans cette optique, de l'existence d'antagonismes sociaux qui perturbent le fonctionnement quasi "naturel" de la société. D'où la thématique de l'apaisement, bien loin du socialisme de luttes et de revendications qui irrigue encore largement la pensée de gauche en France.

L'insistance sur l'organisation de la société civile de manière autonome par rapport à l'Etat est aussi au coeur de cette idéologie. Les principes de subsidiarité, de participation et d'association sont trois des dix principes explicitement désignés dans la doctrine sociale de l'Eglise. On peut y retrouver ici des liens avec la pensée de la deuxième gauche (dans son livre d'entretiens avec Georges-Marc Benamou, Rocard insiste d'ailleurs sur la rencontre du catholicisme et de la gauche comme l'un de ses apports principaux). La volonté de Ségolène Royal de voir émerger des corps intermédiaires forts, qu'ils soient territoriaux ou syndicaux, ou son insistance assez nouvelle à gauche sur le rôle de la famille, témoignent là aussi d'une imprégnation de longue date de cette culture politique assez souterraine en France (mais n'a-t-elle pas commencé sa carrière dans les clubs Témoin de Delors, seule réelle incarnation récente de ce courant de pensée ?).

Dernier point particulier de l'idéologie "royaliste" : le changement de curseur entre démocratie et social. Dans une perspective social-démocrate traditionnelle, la démocratie est un moyen d'atteindre un objectif de transformation sociale. L'objectif final reste commun à l'ensemble des forces de gauche, seul les moyens d'y arriver diffèrent : révolutionnaires pour les uns, réformistes et donc démocratiques pour les autres. Ségolène Royal semble renverser les priorités : la démocratie devient le but, le social le moyen éventuel d'y parvenir. Cela rejoint la vision ordolibérale évoquée plus haut. Son discours au cours de la campagne aura ainsi bien plus souvent mis l'accent sur les questions de méthode et de moyens de la réforme que sur le contenu des réformes, à l'exact inverse du discours de Nicolas Sarkozy (j'y reviens plus bas). L'Etat semble avoir un rôle moins volontariste. Il s'assure du bon ordonnancement des choses, mais laisse une large place au dialogue social, à l'action territoriale et à la démocratie directe. Une véritable révolution copernicienne pour la gauche française.

Ni gaulliste, ni libéral, Nicolas Sarkozy trouve lui sa cohérence idéologique dans une tentative de raccorder la droite d'aujourd'hui à l'histoire longue de la droite. Sa volonté de faire exister une droite décomplexée, son discours contre-révolutionnaire récent, et l'importance qu'il accorde à la question nationale (jusqu'à saluer Barrès en ouverture d'un récent discours à Metz) témoignent d'une nécessité de sortir la droite de l'après-guerre et de retrouver des sentiments mis un peu en sourdine depuis 1945. Mais, est-ce réellement l'idéologie de Nicolas Sarkozy, ou n'est-il qu'un réceptacle des pensées d'Henri Guaino ? J'aurai tendance à pencher pour la deuxième option, ce qui me fait dire que Sarkozy n'est pas le danger volontiers dépeint à gauche mais plutôt l'héritier de Chirac capable de tenir n'importe quel discours pourvu qu'il lui apporte des voix. Mais puisqu'il a choisi d'habiter ce discours "guainiste", on fera comme s'il était le reflet de sa véritable pensée.

Le dénominateur commun de tous les discours sarkozystes, c'est la volonté de cliver, de jouer sur des oppositions binaires et de placer ses électeurs potentiels dans le camp de la "majorité silencieuse". Comme pour Ségolène Royal, il me semble que son discours provient d'une analyse scrupuleuse du 21 avril 2002 et du 29 mai 2005 : la candidate de gauche en a tiré la conclusion qu'il fallait déboucher sur une société plus inclusive (pour reprendre une terminologie blairiste), qui ne laisse plus le sentiment à ladite majorité d'être silencieuse ; le candidat de droite a lui cherché à adopter les aspirations de cette majorité dans une optique plus révolutionnaire de renversement des rapports de force. Etonnant retournement, qui voit la candidate de gauche se fondre dans des aspirations très orléanistes, et le candidat de droite récupérer une part de l'héritage frondeur des orphelins du communisme. Et ce d'autant plus qu'en 2005, les sympathisants de l'UMP ont voté à 80% pour le "oui", alors qu'au sein de la gauche le "non" était majoritaire.

La volonté de liquider Mai 68 affichée par Nicolas Sarkozy depuis dimanche est à relier à cette volonté. Il s'agit non seulement de s'opposer à la complexité de la société en retrouvant des clivages binaires bien identifiables (le beau et le laid, le vrai et le faux, etc.), mais aussi, et surtout, de sortir la droite de son complexe par rapport à la deuxième gauche. Mai 68, c'est en effet le moment de cristallisation du déchirement des deux gauches : la revendication de transformation sociale échappe au Parti Communiste et la critique du totalitarisme s'instille progressivement dans la culture de gauche. Moment symbolique de transformations sociales qui auraient eu lieu de toute manière, mais aussi moment de transformation idéologique de la gauche, et début de la domination sans partage du débat par la gauche. Des années 70 jusqu'à récemment, le débat politique en France s'est organisé autour de l'opposition des deux cultures. La droite n'a plus eu qu'à s'aligner sur ce débat, sans réussir à retrouver une véritable autonomie de discours. Fascinée par la deuxième gauche, la droite de gouvernement a profondément divorcée de la droite idéologique qui ne vivait plus que chez quelques intellectuels vus comme réactionnaires (et pas seulement par la gauche). La volonté d'Henri Guaino me semble aujourd'hui de retrouver une certaine unité à la droite, en réinvestissant les thèmes traditionnelles de la droite depuis le XIXe siècle (mis en sourdine depuis 1945, et plus encore 1968 donc) : la nation, l'effort, la morale, voire une certaine dose de déterminisme. Il s'agit de sortir les électeurs de droite d'une certaine frustration, en exprimant à nouveau de manière claire et explicite des sentiments conservateurs qui n'avaient évidemment pas disparu du tissu populaire.

Le rapport à l'histoire des deux candidats est là aussi assez instructif. Ségolène Royal, contrairement à une certaine tradition de gauche, n'agite pas de figures-totems, et paraît situer son discours et la société qu'elle appelle de ses voeux uniquement dans le temps présent. Nicolas Sarkozy ne manque au contraire pas une occasion de citer de grandes figures de l'histoire de France en fonction des régions qu'il visite. Même des figures de gauche comme Jaurès ou Blum sont convoquées (ce qui ne l'empêche pas de décalquer les critiques contre les 40h du Front Populaire). J'y vois un autre exemple de cette volonté de revigorer le discours de la droite traditionnelle : la nation comme "possession en commun d'un antique cimetière" (Barrès).

Le rôle de l'Etat chez Sarkozy a lui aussi plus à voir avec de vieilles traditions françaises qu'avec le libéralisme adoptée ailleurs par les forces de droite. Il s'agit d'imposer par sa puissance la volonté populaire qui se sera cristallisée au moment de l'élection. L'identification entre le président-chef et l'action publique a un côté quasi bonapartiste : l'élection est perçue comme un plébiscite sur les réformes annoncées par Nicolas Sarkozy. C'est en substance ce qu'expliquait hier soir Valérie Pécresse dans Mots Croisés : les réformes seront appliquées parce qu'elles ont été annoncées, même si les corps intermédiaires s'y opposent. Conception diamétralement opposée à celle de Ségolène Royal. La démocratie n'est pas un mode d'organisation de la société, qui doit vivre de manière continue au sein de la société civile, mais un processus de choix d'options politiques à certaines périodes données. La méthode importe bien moins que le résultat chez Sarkozy. Cette absence de réflexion sur l'espace qui existe entre l'Etat et le peuple (perception très jacobine des choses) se retrouve d'ailleurs dans le leitmotiv préféré du candidat de l'UMP : "travailler plus pour gagner plus" qui occulte complètement la réalité des rapports de forces sociaux au sein des entreprises et les marges de manoeuvre et de liberté respectives des salariés et du patronat.

Deux conceptions assez radicalement antagonistes de l'exercice du pouvoir s'affronteront donc dimanche dans les urnes. Bien sûr, ces éléments idéologiques sont complétés par des éléments plus traditionnels des deux camps et par des logiques plus en phases avec l'ère post-idéologique, mais le choix est bien réel. Evidemment, le mien n'a pas changé par rapport au premier tour.

25 mars 2007

De Rome à Berlin

Les hasards du calendrier font plutôt bien les choses. Quel beau parcours en effet qui nous conduit aujourd'hui à pouvoir célébrer les cinquante ans du traité fondateur signé dans la ville éternelle dans une ville réunifiée, hier symbole des divisions du continent. Des Six aux Vingt-Sept, de l'Europe carolingienne à la Nouvelle Europe, la plus belle réussite de notre Union est sans doute à chercher de ce côté. Certes, le rôle de la CEE dans la chute des dictatures au Sud et à l'Est n'aura pas été primordial. Instrument plus économique que politique par la force des choses (elle est née de la nécessité de surmonter l'échec de la CED en 1954), elle aura en revanche formidablement réussi dans l'encouragement et l'accompagnement des transitions démocratiques et économiques. Une certaine idée de la générosité et de la solidarité, dont on peut raisonnablement être fier quand on voit l'état de l'Irlande ou de l'Espagne aujourd'hui.
 
L'Europe communautaire, c'est aussi une méthode "origéniale" qui aura permis d'imposer un droit élaboré en commun pour régler des questions hier sujettes aux rapports de forces diplomatiques et militaires. Une méthode qui aura également peu à peu instauré l'idée que le travail en commun, l'échange de bons procédés, ou le regard au-delà des frontières pouvaient être bénéfiques à la conduite des affaires publiques. Une méthode, enfin, qui aura peu à peu instauré l'idée que les relations entre Etats n'étaient pas qu'affaire d'institutions nationales, mais que les citoyens avaient également un rôle à jouer, et que l'on ne pouvait construire l'Europe qu'en permettant échanges et contacts entre eux. De l'élection du Parlement au suffrage universel aux échanges Erasmus, une nouvelle idée de la politique a commencé à germer.
 
Mais l'Europe, c'est aussi un immense trou noir. Non pas les problèmes liés aux réformes institutionnelles, non pas le caractère parfois trop indirect de l'action citoyenne sur les décisions prises à Bruxelles, non pas le libéralisme économique parfois appliqué de manière trop idéologique. Sur toutes ces questions, des efforts sont et seront à faire, mais ce n'est là que la poursuite d'une histoire qui, depuis le début des années 50, a toujours été celle de "l'Europe difficile", pour reprendre l'expression de Bino Olivi. Le véritable échec de l'Europe, c'est la Yougoslavie. Pas d'accord de bon voisinage comme ailleurs à l'Est après la chute du Mur. Pire, l'horreur redevenue actualité, présent opprésant, sans réaction ni forte, ni rapide de la part de "l'Europe". De notre part. Un laissez faire bien pire que tous les libéralismes économiques tant décriés il y a deux ans.
 
Pour toutes ces raisons : Joyeux anniversaire, l'Europe ! Et rendez-vous à Sarajevo pour un prochain anniversaire.

22:40 Publié dans Europe | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : ue

10 janvier 2006

"Mélancolie" au Grand Palais

Vue hier au Grand Palais, la très belle expo sur la Mélancolie en Occident à travers les siècles. Comparée à celle autour des peintres autrichiens du tournant du XXe siècle, je l'ai trouvé peu fréquentée ! Il y avait pourtant du monde, mais juste en deça du trop-plein, ce qui faisait qu'on pouvait tout de même relativement bien circulé entre les oeuvres.

Sous-titrée Génie et folie en Occident, l'exposition cherche à mettre à jour un trait caractéristique de la civilisation née d'Athènes et de Jérusalem qui, selon Jean Clair, le commissaire de l'exposition, ne se retrouve pas dans les grandes civilisations orientales. Sans doute est-ce dû à la conception linéaire du temps qui s'est développée en Occident (attente messianique juive et règne de l'Invisible grec). La vie sur terre n'a qu'un temps, sans espoir d'y revenir dans une réincarnation future. La présence de la mort sera donc, dès le Ve siècle avant J.C. et les représentations du suicide d'Ajax, un des thèmes centraux développés par les artistes qui cherchent à comprendre cette étrange humeur instable, caractérisée par la sécrétion d'une "bile noire" (d'où le terme en grec de melan kholia). Même quand la mort n'est pas explicitement présente, la complainte face au temps qui passe afflige l'homme grec comme l'illustre la figure de Pénélope. Avec les deux héros homériques se structurent ainsi deux représentations qui marqueront toute l'histoire de l'Occident, au-delà des différentes interprétations de la mélancolie à travers les siècles.

Aristote en faisait un élément caractéristique des hommes d'exception (grands dirigeants, artistes, philosophes). Comme si leur conscience du monde plus aiguisée que la moyenne ne pouvait que les conduire à les rendre malheureux. Mais, dès le haut Moyen-Âge, avec l'avènement du christianisme en Europe au IVe siècle, l'appréhension de l'humeur mélancolique change. Elle n'est plus un signe distinctif du génie, mais devient au contraire synonyme de tentation démoniaque à laquelle il faut résister pour qui veut s'affirmer saint - ou au moins homme de foi qui marche dans les traces du Christ. La figure de l'ermite - comme Saint Antoine - qui se retire au désert pour méditer, et qui se trouve tourmenter par ses démons, est ici centrale. Des oeuvres de maîtres rhénans illustrent à merveille ces représentations médiévales du "bain du diable". Astucieusement - et c'est une constante bienvenue tout au long de l'expo - un tableau moderne (en l'occurence de Max Ernst) dialogue avec les toiles anciennes. Cela permet de mettre en lumière des sources parfois obscures de représentations modernes, tout en perturbant juste ce qu'il faut le déroulement chronologique de l'exposition.

Mais le premier grand moment de l'expo, à mon goût, est la Renaissance. Marquée par la redécouverte des sources antiques, l'époque redonne une connotation plus positive à la mélancolie. Peu d'Italiens parmi les oeuvres proposées. Les peintures viennent plutôt de l'Europe du Nord, et notamment d'Allemagne, avec, bien entendu, des merveilles de Cranach l'Ancien et de Dürer - deux de mes peintres préférés.


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La mélancolie redevient le trait distinctif de l'homme conscient du monde et de ses tourments. La connaissance - mesure du temps et de l'esace comme le montre à merveille la gravure de Dürer, avec le polygone à douze faces, symbole mélancolique qui court jusqu'aux représentations abstraites du sentiment au XXe siècle - ne suffit pas à arraisonner le monde. L'un des rares mythes modernes né en Occident de source non-grec ou non-juive - celui de Faust - apparaît dès lors comme une figure centrale de la rationnalité renaissante. Pour comprendre le monde, Faust accepte de donner son âme au diable. Si au Moyen-Âge il fallait lutter contre les tentations démoniaques, à la Renaissance la soif du savoir et de la maîtrise technique conduit l'homme à s'abandonner à Satan. La mélancolie est l'expression de cet abandon. Pour les temps modernes, cela semble le prix à payer. Ce n'est qu'avec la crise de l'esprit européen au XIXe, et surtout au XXe siècle, que le mythe se retournera pour signifier le refus de la totalité rationnelle (je pense au Docteur Faustus de Thomas Mann par exemple), et le passage de la modernité à la post-modernité.


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La toile de Cranach l'Ancien est pour moi une petite merveille. D'abord j'ai une passion de longue date pour les visages du maître allemand, et là encore, le charme opère avec le visage de l'ange - présence forte et immédiate qui atire l'oeil du spectateur. Qui semble l'appeler, le mettre en demeure par delà les siècles de prendre garde aux dangers qui le guètent. Dans la toile ici reproduite, ce danger semble symboliser par l'angelot sur la balançoire au fond. Au moment où celle-ci est à son point ascendant, elle s'aprête à repartir en arrière, vers les tourments et l'obscurité. Cette idée de balancier évoque évidemment le temps qui passe, son caractère instable (comme l'est le caractère du mélancolique), son impossible arrêt. Il évoque Saturne (Khronos en grec) dévorant ses enfants.

Le célèbre tableau de Goya représentant Saturne ne fait pas partie de l'exposition. Mais son ombre est fortement présente pour ce qui concerne les temps modernes. Goya est d'ailleurs certainement le peintre le plus abondamment représenté au cours de l'exposition. Mais, concernant l'époque des Lumières (et leurs ombres), c'est une petite toile de Watteau qui m'a le plus attiré.


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On retrouve d'abord tout le charme discret du trait de Watteau. On découvre surtout beaucoup de pudeur dans cette jeune femme de dos. Ce visage caché est d'ailleurs une caractéristique commune à un grand nombre d'oeuvres de l'exposition. Qu'il soit pris dans les mains du penseur, ou qu'il ne regarde tout simplement pas le spectateur, il dégage à chaque fois une attitude songeuse, un peu détachée du monde - de l'espace et du temps. C'est là je trouve toute la force du tableau de Watteau. Il évoque beaucoup en montrant relativement peu. La large place laissée à la nature, tout comme le contraste entre la proximité des jeux amoureux des deux personnages de doite et le détachement de la femme debout, retranscrivent à merveille le sentiment mélancolique. A la fois terriblement doux et tentant, et désespéré et douloureux.

L'étape historique suivante est évidemment celle la plus facilement assimilable à l'idée de mélancolie : le romantisme. Là encore, l'Allemagne est en première ligne avec l'incontournable - mais non moins splendide - Caspar David Friedrich. 


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Les toiles parlent quasiment d'elles-mêmes : crépuscule, mer, grands espaces et petits personnages, dos tournés... il n'y a qu'à se laisser porter par la contemplation purement esthétique. Cette place centrale de la peinture allemande au cours des siècles peut sans doute s'expliquer par l'idéalisme développé par la grande philosophie allemande. Comme un revers de la médaille - ou un antidote face à la volonté totalisante du système hégelien. Friedrich ouvre ses toiles sur l'infini, l'impossibilité de la maîtrise du monde, la vanité de la raison triomphante de l'Aufklärung. Premières fissures dans la modernité.


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Le XXe siècle appronfondira cette vision, en faisant notamment entrer la mélancolie dans le champ du politique. C'est Paul Valéry qui déclare les civilisations mortelles au lendemain de la première guerre mondiale. C'est Franz Rosenzweig qui ouvrira la voie à une réhabilitation de la révélation face à la raison toute puissante. C'est l'idée de progrès qui sombrera dans ses incarnations totalitaires. Ce sont les expressionnistes allemands (encore), comme George Grosz, qui dépeindront une société marquée par la furie moderne (la grande ville, la grande guerre, la technique... et le manque d'amour, de sensibilité). C'est, plus près de nous, le survivant Zoran Music qui témoignera du mal du siècle du tout politique.


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Un tableau assez marquant intellectuellement (mais pas trop esthétiquement parlant) est l'oeuvre du peintre russe Boris Koustodiev. Il représente un géant tenant un drapeau rouge et est intitulé Le bolchévique. Glorification de la révolution russe au premier abord. Mais étrange sentiment d'une réminescence de certaines toiles de Goya. Le Saturne dévorant ses enfants n'est pas loin. Le temps, qui prend sa forme paroxystique dans l'évènement révolutionnaire (le progrès en marche), se retourne toujours contre ses propres enfants. La mélancolie comme forme de la dissidence intellectuelle ? C'est assez pertinent pour qui connaît un peu les oeuvres littéraires issues de l'Europe centrale soviétisée.


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Moins dramatique dans ses conséquences - mais pouvant également provoquer de vives douleurs chez l'être mélancolique - la société du spectacle, du divertissement, de la grande ville bouillonnante où il faut toujours être performant, est un autre champ d'expression du sentiment atrabilaire. C'est ce que semble nous dire Hopper avec cette femme isolée, alors que d'autres profitent de l'illusion plaisante qu'est le cinéma. Mélancolie contemporaine.

22:00 Publié dans Expo | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : expo

29 mai 2005

Index de mes billets sur Publius

Publius, créé au moment de la campagne référendaire sur le traité constitutionnel européen, était un blog collectif qui traitait de l'actualité de l'Union Européenne. Les articles que j'y ai publiés sont listés, par thème, ci-dessous.

En campagne :

- mars 2005 : Sylvie Goulard : les conséquences d'un non
- avril 2005 : Chirac, les Français et le langage de sourd
- avril 2005 : Gebhardt : 1 - Emmanuelli : 0
- mai 2005 : Les bons européens de Paul Thibaud
- mai 2005 : Pourquoi je vais voter oui, par Damien

Commentaires de la partie III du traité constitutionnel :

- mars 2005 : Titre I
- mars 2005 : Titre II
- avril 2005 : Titre III - Chapitre 1
- avril 2005 : Titre III - Chapitre 2
- avril 2005 : Titre III - Chapitre 3
- avril 2005 : Titre III - Chapitre 4
- avril 2005 : Titre III - Chapitre 5
- mai 2005 : Titre IV
- mai 2005 : Titre V - Chapitres 1 et 2
- mai 2005 : Titre V - Chapitres 3 à 8

Les ratifications :

- avril 2005 : L'Italie ratifie le traité
- avril 2005 : La Grèce ratifie le traité
- mai 2005 : Le Bundestag ratifie le traité
- mai 2005 : L'Autriche ratifie le traité
- juin 2005 : Londres suspend son référendum
- juin 2005 : Les reports
- juin 2005 : Chypre ratifie le traité
- mai 2006 : L'Estonie ratifie le traité constitutionnel

Après le "non" :

- mai 2005 : Fin du "grand centre" ?
- mai 2005 : Les ratifications... et après ?
- mai 2005 : Le non français fait aussi des heureux
- juin 2005 : Stop ou encore ?
- juin 2005 : Consensus sur une pause

Elargissement :

- juin 2005 : L'élargissement menacé ?
- août 2005 : Changement de ton chiraquien sur la Turquie
- septembre 2005 : Chypre et la Turquie, encore
- octobre 2005 : Vingt-huit, vingt-neuf...
- octobre 2005 : Passé les bornes, y a plus de limites ?
- décembre 2005 : Le sort de la Macédoine lié à celui du budget

Vers le traité de Lisbonne :

- décembre 2005 : Transparence au Conseil
- janvier 2006 : Le plan B de Sarkozy
- juin 2007 : Racine carrée
- juin 2007 : Nouveau traité : compromis en vue
- juin 2007 : Le contenu de l'accord
- juin 2008 : Changer de méthode
- septembre 2008 : Rencontre avec Jean-Pierre Jouyet

Politiques de l'Union :

- mars 2005 : Libéralisation des services et constitution
- juillet 2005 : Brevets logiciels, suite
- juillet 2005 : Réforme des aides d'Etat
- octobre 2005 : Négociations à l'OMC
- octobre 2005 : Au bon lait de brebis
- novembre 2005 : Des nouvelles de Bolky
- décembre 2005 : Euromed : dix ans pour rien ?
- février 2006 : Directive services : qui a voté quoi ?
- décembre 2007 : Quelle Union de la Méditerranée ?
- décembre 2007 : Comment peut-on être Hongrois ?

Elections nationales :

- septembre 2005 : Quelle politique européenne pour l'Allemagne ?
- septembre 2005 : Le plombier dans l'isoloir
- avril 2006 : Elections hongroises

22:00 Publié dans Europe | Lien permanent | Commentaires (0)