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12 décembre 2015

Démocratie-monde et souveraineté populaire

Le niveau atteint par le Front National au premier tour des élections régionales, et la dynamique dans laquelle il s'inscrit, entre en résonance avec deux tendances de fond particulièrement lourdes : l'une qui dépasse les frontières hexagonales, l'autre qui semble plus spécifique à la situation française.

Côté français, le système politique de la cinquième République est clairement à bout de souffle. En forçant à surjouer l'affrontement idéologique, en interdisant toute culture du compromis (même au niveau du diagnostic, sans parler des solutions proposées), en concentrant des pouvoirs démesurés dans les mains de l'exécutif national au détriment du pouvoir législatif ou des collectivités territoriales, nos institutions créent une confusion dont sait jouer parfaitement le Front National : on nie l'évidence d'une politique sous contraintes (endettement, engagements internationaux et européens, redistribution mondiale des richesses et mise en concurrence des territoires) ce qui permet de développer l'idée d'une collusion non assumée aux yeux de l'électorat. Il y a urgence à remettre de l'oxygène dans le système à tous les étages : non cumul strict des mandats, limitation dans le temps, représentation en partie proportionnelle de l'électorat, rééquilibrage au profit d'un système parlementaire moins dépendant du PR, etc. Le système institutionnel français est tellement verrouillé qu'on pourrait même connaître la situation absurde de l'arrivée au pouvoir suprême d'une force politique qui n'a jusqu'à présent jamais eu à faire la preuve de sa capacité à gérer quoi que ce soit d'un peu conséquent.

L'oxygènation démocratique est nécessaire, mais elle ne doit pas occulter la tectonique des plaques idéologiques à l'œuvre actuellement en Europe, si ce n'est au-delà. Car la poussée du Front National s'inscrit dans le contexte plus général du succès de thèses national-étatistes déjà au pouvoir en Hongrie ou plus récemment en Pologne. Les origines du FN n'ont rien à voir avec la Fidesz ou le PiS, qui ne sont pas des partis d'extrême droite, mais au final leurs idéologies du moment convergent vers un même cocktail fait de "démocratie illibérale", de conservatisme patrimonial, de mesures sociales à destination des classes populaires, et d'un patriotisme économique basé sur le corporatisme. Et bien sûr d'un appel quasi mystique à la frontière. Il se pourrait bien que s'esquisse ici l'un des clivages politiques qui structurera tout le XXIe siècle. Si le XIXe siècle a été structuré par le débat autour de la forme de l'Etat nation en construction (absolutisme vs constitutionalisation, monarchie vs république, libertés individuelles vs puissance de l'Etat), si le XXe siècle l'a été par la question de la redistribution des gains de productivité de la révolution industrielle (capitalisme vs socialisme, résolu en Europe autour du compromis sur une économie sociale de marché et un État providence), le XXIe siècle pourrait bien être le siècle d'une tension maximale entre "démocratie-monde" et souveraineté populaire. 

Les hasards du calendrier nous offrent une illustration parfaite de cette tension entre d'un côté la COP 21 et de l'autre cette poussée du FN. La première peut apparaître comme les prémices de la définition de biens communs transnationaux, et l'exploration de pistes pour les gérer de manière coopérative. Mais chacun voit bien aussi les limites d'une négociation purement diplomatique. Le modèle de gestion coopérative à la fois efficace et démocratique n'est pas encore né. Et la crise d'identité que traverse actuellement l'Union Européenne démontre que les progrès sur ce chemin ne sont pas forcément irrévocables. Ce qui est valable pour le climat concerne pourtant de plus en plus de champs de l'intervention politique, jusqu'aux domaines les plus régaliens. Les récents attentats de Paris ont mis en lumière l'absolue nécessité d'une coopération poussée entre les services de renseignement des différents pays. Dans le domaine de l'économie, la formidable redistribution de richesses qui s'opèrent à l'échelle du monde sous l'impulsion du progrès technique informatique (abolissant les anciennes frontières spatiales et temporelles) peut aussi conduire à des catastrophes sociales comme on en fait le constat depuis la crise financière de 2008. La mise en concurrence de territoires de manière de moins en moins régulée (optimisation fiscale, concentration des mesures d'attractivité sur quelques endroits...) a dors et déjà des conséquences très concrètes sur un accroissement de la territorialité du vote un peu partout en Europe. Celle-ci devient de moins en moins homogène politiquement. Il est donc primordial de mettre au cœur du débat démocratique la question de l'articulation de l'expression de la souveraineté populaire et de l'efficacité de la gestion des biens communs.

Si ce clivage devient prépondérant alors il y a deux écueils majeurs à eviter : ne pas le placer au centre du débat en continuant à lui superposer un clivage technocratie vs populisme ; chercher à maintenir artificiellement en vie des clivages autour de structures partisanes qui ne permettent pas d'incarner les termes du débat. Autrement dit, il faut accepter l'idée qu'en se rapprochant du tiers de l'électorat, le Front National n'est de facto plus uniquement un mouvement d'extrême-droite mais qu'il a réussi à incarner un souverainisme qui rallie à lui une frange de la droite de tradition gaullo-bonapartiste et une frange de la gauche protectionniste. La stratégie impulsée notamment par Florian Philippot a parfaitement su jouer sur les angles morts du débat politique : les questions sur lesquelles, comme l'ont démontré les référendums européens de 1992 et 2005, droite et gauche étaient chacune divisée. Pour eviter de se saborder en premier, chacune a préféré ne pas aborder les questions qui fâchent, malgré leur centralité pour l'électorat. Le piège est en train de se refermer sur elles et, plus grave, sur la France.

Il ne semble alors plus y avoir que deux alternatives : en conservant les institutions actuelles, PS et LR doivent engager une lutte à mort pour devenir le pôle autour duquel se rassembleront ceux qui pensent que le cadre national n'est pas suffisant pour affronter les défis du siècle à venir (c'est semble-t-il le pari que font Valls ou Juppé) ou bien il faut accepter de changer les institutions pour en finir avec cette logique binaire et donner plus de place à l'expression plurielle du corps politique. Et là, on ne voit pas bien qui, aujourd'hui, porte ce discours. La première solution n'est pourtant pas la moins risquée.

01:07 Publié dans France | Lien permanent | Commentaires (0)

01 mai 2012

Cohérences et contraintes

Il y a cinq ans jour pour jour, entre les deux tours de la précédente élection présidentielle, j'écrivais un billet intitulé Cohérences qui cherchait à dresser le portrait idéologique des deux candidats d'alors. Etonnamment, ce que je disais de Nicolas Sarkozy s'applique encore parfaitement à sa campagne de 2012. Comme si - ce dont je doutais à demi-mots il y a cinq ans - il y avait bel et bien une cohérence idéologique qui animait le candidat de l'UMP. Pourtant, malgré cette constance dans le discours, mes doutes ne se sont pas envolés. J'y vois surtout le reflet de la cohérence de ses principaux conseillers (Guaino et Buisson en tête) plus que la sienne. Le souvenir de son discours plus libéral et plus modernisateur des années 2002-2004, quand il évoquait discrimination positive, abolition de la double peine, structuration de l'expression institutionnelle musulmane en France et - oui - droit de vote des étrangers aux élections locales, est sans doute encore trop présent à mon esprit. Mais, reconnaissons que la constance dans le choix de ses conseillers - si elle n'a pas l'heur de me plaire - lui permet de ne pas paraître aussi zigzaguant que la caricature qu'on en fait souvent.

Face à lui, François Hollande a pris le relais de Ségolène Royal. S'il y a des éléments communs dans les discours des deux candidats socialistes, il n'est pas aussi facile qu'il y a cinq ans de dresser un portrait idéologique du prétendant de gauche. Non que François Hollande ne fasse pas preuve de constance - son discours de campagne est le même depuis des mois - mais plutôt qu'il soit le plus souvent dans une expression technique - technocratique diront certains - plus que proprement politique. Difficile de rattacher François Hollande a un courant un minimum structuré idéologiquement, héritier d'une des multiples formes du socialisme français. Pas aussi ouvertement social-chrétien que son ex-compagne, ne se réclamant pas particulièrement de la deuxième gauche, bien loin du jacobinisme excessif de la première, il semble attacher à demeurer un "transcourant" comme on disait dans les années 80. Peut-être que les conditions de la victoire - qui semble inéluctable - sont à ce prix. J'y vois surtout l'expression d'un changement de génération à la tête de la gauche, certes effectif depuis dix ans et le retrait de Lionel Jospin, mais qui n'en est que plus aigu alors que l'alternance se profile. François Hollande sera ainsi le premier gouvernant socialiste à avoir accompli tout son parcours politique au sein d'une gauche de gouvernement, alors que la culture politique de ses prédécesseurs s'était - au moins en partie - forgée au sein d'une gauche d'opposition.

Fait inédit, François Hollande pourraît se retrouver à la tête d'un Etat où le Parti Socialiste et ses alliés contrôleraient presque tous les pouvoirs politiques : Elysée, gouvernement, Assemblée Nationale, Sénat, une très large majorité des régions, et une majorité de départements et de grandes villes. On se croirait presque revenu au temps du gaullisme triomphant. Et pourtant, impossible de mener une politique aussi profondément transformatrice de la société et de l'économie françaises que le Général. Le contexte a changé, et détenir tous les pouvoirs politiques nationaux ce n'est que détenir une - petite - partie du pouvoir. Plus que l'effet de le crise de ces dernières années, c'est l'analyse de cette situation paradoxale qui semble structurer le discours de François Hollande. Il a ainsi habilement réussi à ne pas soulever un espoir de changement de société, se contentant de promettre un changement de locataire à l'Elysée, sans provoquer au final de tranferts massifs de voix vers une gauche plus romantique.

Depuis quasiment quarante ans - et la fin du gaullisme - la France a subi, ou participé, à deux transformations majeures. Tout d'abord le reflux mondial de ce que Karl Polanyi avait qualifié de "Grande Transformation" (la mort du libéralisme économique et le renforcement constant du rôle de l'Etat au cours du XXe siècle). Depuis les années 70 et la fin de l'élan reconstructeur des Trente Glorieuses piloté par la puissance publique, on a assisté à un retour des idées libérales dans toutes leurs dimensions : dérégulations économiques et culturelles, décentralisation de l'action publique, baisse de la pression fiscale et de sa progressivité, financement croissant des entreprises et de l'Etat sur les marchés. L'autre évolution, peut-être moins souvent mise en avant sous cet angle, ce n'est pas la construction européenne en tant que telle, mais son "intergouvernementalisation" progressive. Conçue à l'origine selon une approche communautaire cherchant à créer des solidarités de fait pour déboucher à terme sur une organisation fédérale, elle a profondément changer de nature avec la création du Conseil européen sous l'impulsion de Valéry Giscard d'Estaing. Ironie de l'histoire, ce que les gaullistes - réputés hostiles à toute fédéralisation - n'avaient pas réussi à obenir malgré les gesticulations de la chaise vide, c'est le premier président non-gaulliste de la Ve - pourtant réputé "pro"-européen - qui l'imposera. Et pour prouver qu'il a de la suite dans les idées, VGE fera institutionnaliser le Conseil européen par les travaux de la Convention ayant préparé feu la constitution européenne et abouti au Traité de Lisbonne (lire à ce sujet l'intéressant ouvrage de Luuk van Middelaar, philosophe néerlandais et plume d'Herman Van Rompuy, Le passage à l'Europe, paru en début d'année).

Ces évolutions conduisent aujourd'hui le Président de la République, et le gouvernement, à devoir conduire leur action dans un environnement sous contraintes : contraintes financières vu le poids de la dette publique ; contraintes institutionnelles avec la nécessité de siéger à "la Table" et de n'être qu'une des parties prenantes à la décision.

On sent aujourd'hui dans le discours des deux candidats un trouble face à cette situation. Se mêlent en effet à la fois dans leurs discours respectifs une vraie prise en compte de ces contraintes et la tentation de revenir sur certaines de ces évolutions. Le discours de Sarkozy oscille ainsi entre sérieux budgétaire et réduction de la dépense publique d'une part, et protectionnisme illusoire - économique, migratoire et même désormais culturel - de l'autre. François Hollande articule lui son discours autour de trois thèmes : maîtrise (et non réduction) des dépenses publiques, retour à la progressivité de l'impôt, et bras de fer européen sur des initiatives de relance. Moins tranchant, par prudence naturelle ou par stratégie électorale, que son concurrent, la voie reste néanmoins étroite pour le probable prochain locataire de l'Elysée. Même si, dans les faits, ses quatre revendications européennes (accroissement des fonds propres de la BEI, mise en place de projects bonds, mobilisation des fonds structurels votés mais non utilisés vers le financement d'infrastructures, et taxe sur les transactions financières pour accroître les capacités de financement européennes) sont loin d'être des lignes rouges pour la plupart des gouvernements et des institutions communautaires.

Ce trouble n'est pas juste une nostalgie pour des temps plus faciles et plus favorables à la toute puissance publique. Il est aussi le reflet de l'état de la société française. Comment baisser la dépense publique sans abandonner des territoires entiers ? J'imagine volontiers le casse-tête d'un Nicolas Sarkozy président quand il abandonne ses habits de candidat. Les cartes électorales "en archipel" du vote Le Pen doivent donner des sueurs froides à tout responsable politique. Car derrière la menace politique se dresse une menace sociale bien plus dangereuse à long terme. Comment ne pas se laisser enfermer dans le piège mortifère de l'austérité et de la décroissance sans déclencher un durcicement des condititions d'emprunt de la France et abandonner ce qu'il reste de souveraineté à nos créanciers ? J'imagine là aussi les angoisses d'un François Hollande nouvellement élu, devant marcher sur des oeufs alors que chacune de ses déclarations pourra être sur-interprétée.

Dans ce monde du trouble et de la contrainte, que choisir finalement ? Un gouvernement d'apaisement promis par François Hollande est sans doute une solution nécessaire à court terme. Le renforcement de la progressivité de l'impôt et une politique de relance au niveau européen (qui, sans doute, s'articulera au final autour d'un compromis entre les positions néo-keynesiennes de la France et une flexibilité accrue de marchés encore trop réglementés créant des barrières sociales infranchissables entre insiders et outsiders), pour peu qu'ils complètent une véritable réflexion sur le niveau et l'efficacité de la dépense publique, forment certes une voie étroite, mais qu'il me semble devoir être empruntée. A plus long terme, l'évolution des sociétés européennes ne cesse d'interroger et d'inquiéter et aucune solution crédible n'a encore vu le jour dans l'offre politique. Combien de temps les digues tiendront-elles encore ?

16:33 Publié dans France | Lien permanent | Commentaires (2)

08 mai 2007

Une gauche décomplexée

L'expression "droite décomplexée", si elle recouvre une certaine réalité, est en train de devenir une véritable tarte à la crème du commentaire politique. Avec évidemment un risque majeur pour la gauche : n'y voir plus que ça, se réfugier dans l'opposition frontale, s'abstenir de comprendre les autres raisons de la victoire de Nicolas Sarkozy et de ses propres difficultés à rencontrer les électeurs sauf par rejet des pouvoirs en place (1997, 2004). Laurent Fabius a d'ailleurs trouvé judicieux d'appeler, dimanche soir, à l'affirmation d'une gauche décomplexée pour allumer les contre-feux. 

Mais de quel complexe souffre aujourd'hui le Parti Socialiste, et plus largement la gauche française ? Si la droite, ou au moins son élite technocrate, souffrait depuis quelques décénies d'une sorte de complexe par rapport à la deuxième gauche comme j'ai essayé de le montrer précédemment, l'inverse n'est pas vrai. Cela aurait pu être la cas après le tournant de la rigueur en 1983, mais c'est au contraire une sorte de complexe révolutionnaire - par rapport à l'extrême gauche, mais aussi et surtout par rapport à sa propre histoire - qui semble avoir paralysé la gauche, au point de ne plus savoir comment s'y prendre pour analyser la société dans sa réalité.

L'opposition entre un discours gauchisant et une pratique pragmatique du pouvoir est, elle aussi, une tarte à la crème particulièrement répandue. Le problème c'est qu'elle à enfermer les réflexions sur les moyens de sortir la gauche de la crise dans un absurde débat sur la cohérence : il suffirait juste, pour les uns d'accorder pratique et discours "plus à gauche", pour les autres pratique et discours "plus modernes". Si la synthèse molle qui sort régulièrement des congrès socialistes depuis la cinglante défaite de 1993 (et le souvenir du sanglant congrès de Rennes de 1990) est sans doute l'une des causes majeures des difficultés du PS à se réformer, les termes du débat sur les moyens d'y parvenir en sont à mon avis une autre. Cela faute de bien comprendre les ressorts profonds de l'impasse actuelle.

Le problème de la gauche française, c'est qu'elle n'a jamais été marxiste. Même le Parti Communiste l'était fort peu, proposant plutôt une synthèse nationale-républicaine incarnée par le programme sorti du CNR. Contrairement aux partis sociaux-démocrates de l'Europe du Nord et du Centre, la culture marxiste n'a jamais prise en France, pour plusieurs raisons. Une certaine antériorité du socialisme français y est pour quelque chose. Le socialisme utopique ou le fédéralisme de Proudhon occupait déjà une partie du terrain idéologique au milieu du XIXe siècle. Mais la raison principale est la place du combat républicain à gauche au XIXe siècle en France, qui a conduit ce camp à s'intéresser à des problèmes très différents (beaucoup moins économiques et sociaux) que ses voisins du Nord et du Centre du continent. D'ailleurs, très tôt, le mouvement socialiste français a rejoint le camp républicain, cherchant à concillier nation et internationalisme (cf. Jaurès), doctrine républicaine (laïcité, combat contre la monarchie) et amélioration de la condition ouvrière.

Cette particularité de la gauche française a eu, à mon sens, deux conséquences qui expliquent les diffultés de la réforme aujourd'hui : une attention assez faible aux questions économiques et sociales, de la production et des rapports de forces sociaux qui animent la société, couplé à une absence de critique de l'Etat dans sa forme républicaine d'une part ; la glorification de la révolution - et le complexe qui va avec - plus perçue chez nous comme faisant référence à la réalité historique de 1789, 1848 ou de la Commune qu'à un hypothétique grand soir prolétarien d'autre part. Ces deux éléments sont profondément liés à l'absence d'un marxisme français. Et qui dit absence de marxisme, dit également absence d'une critique de celui-ci, qui a finalement enfanté les social-démocraties du Nord et du Centre du continent. La gauche socialiste française a été, beaucoup plus tôt qu'ailleurs, dans les faits réformiste et acceptant de participer au pouvoir (Bad Godesberg, en 1959, est en fait très tardif face aux discours de Jaurès ou de Blum). Mais elle a raté les évolutions suivantes du fait même d'avoir été en avance dans ses particularismes. Comment remettre en cause la révolution, quand cela revient à critiquer 1789 plutôt qu'un fantasme utopique ?

On ne peut évidemment pas réécrire l'histoire, et il est bien tard pour prétendre importer le marxisme, et le révisionnisme, en France. Comment, dès lors, inventer une gauche décomplexée ? Le meilleur moyen, à mon avis, serait d'enfin s'intéresser aux questions économiques et sociales, dans leur profondeur, c'est à dire en premier de chercher à comprendre la société actuelle telle qu'elle est, et non à travers des schémas de pensée datant de quelques décénies. C'est la grande réussité de Nicolas Sarkozy : avoir organisé les différentes conventions qui ont permis d'élaborer le programme de l'UMP en 2005-2006, autour de remontées de la société française et de mesures concrètes. Rien de tel au PS, il est vrai profondément divisé par la question européenne (d'où mon attention portée au rôle de Jacques Chirac dans la victoire de Nicolas Sarkozy lors du podcast). Ségolène Royal, par les comités Désirs d'avenir, a essayé de provoquer en accélérée un tel électrochoc à gauche, mais le timing était vraiment trop serré, et il a manqué du temps pour se mettre en adéquation avec le travail des intellectuels (notamment ceux réunis au sein de la République des Idées) afin d'élaborer un nouveau discours sur la société française.

Je ne céderai par conséquent pas au pessimisme quant à l'avenir de la gauche. La voie choisie par Ségolène Royal demande de la maturation mais l'orientation me semble fondamentalement saine. Si elle arrive désormais à prendre le contrôle du parti, peut-être qu'enfin une gauche décomplexée, capable de faire remonter la réalité de la société (d'où l'importance du sujet évoqué par Versac lors du podcast sur les nouveaux militants et le mode de fonctionnement du parti) vera le jour. Elle est aujourd'hui la seule légitime (par ses actions, et non par ses seuls discours comme DSK) à pouvoir réformer le Parti Socialiste, bien au-delà de la question très secondaire d'une alliance à gauche ou au centre.

19:50 Publié dans France | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : royal, parti socialiste

07 mai 2007

Podcast Lieu Commun

Nouveau podcast sur le vif enregistré au Pavillon Baltard, ce dimanche soir aux alentours de 23h. Quelques réflexions à chaud sur l'élection de Nicolas Sarkozy, avant d'y revenir plus en détail ici demain. Etaient présents Verel, Versac, Authueil, Jules, moi-même, et comme invité Scott Kushner, doctorant américain qui travaille sur la blogosphère politique française.

Bonne écoute. 

04 mai 2007

Podcast Lieu Commun

Pas le temps de revenir pour le moment sur le débat Ségo/Sarko, mais vous pouvez écouter le podcast de Lieu Commun réalisé juste après le débat au Pavillon Baltard. Etaient présents Versac, Eolas, Authueil, Jules, moi-même et, en invité, Mehdi du Parti blanc.

01 mai 2007

Cohérences

La sortie des idéologies et le règne du "pragmatisme" comme valeur politique cardinale sont devenus des repères tellement évidents de l'analyse politique depuis la chute du mur de Berlin qu'il est tentant de les appliquer à l'actuelle campagne : triangulation, propositions catégorielles, recherche de synthèses dynamiques, etc. Tous les ingrédients sont effectivement réunis. Pourtant, il me semble qu'avec une telle approche on manque l'existence de véritables cohérences idéologiques aussi bien chez Ségolène Royal que chez Nicolas Sarkozy. La difficulté tient au fait que l'une comme l'autre ne s'inscrivent pas dans les traditions récentes de leurs camps respectifs. Ségolène Royal n'est ni socialiste, ni social-démocrate. Nicolas Sarkozy n'est ni gaulliste, ni libéral. Tentons ici de prendre un peu de recul avant le second tour pour esquisser, rapidement, les grands traits de ces cohérences.

Honneur aux femmes, je commencerai par Ségolène Royal. Ni socialiste, ni social-démocrate, elle me semble plutôt l'héritière du christianisme social. Son discours est imprégné de valeurs qu'on croirait directement issues de l'encyclique Rerum Novarum et de la doctrine sociale de l'Eglise : ordre juste, principe de participation, subsidiarité... Son refrain bien connu sur l'ordre juste rompt ainsi fortement avec la tradition socialiste, et même social-démocrate, qui met l'accent sur l'existence de rapports de forces sociaux, pour s'aventurer sur les terres de la démocratie chrétienne et de l'ordolibéralisme allemand : la justice sociale est un élément essentiel d'une "économie sociale de marché", non plus en tant que but mais comme moyen d'assurer le bon ordre de la société. Chacun doit trouver sa place... et y rester. Le désordre nait, dans cette optique, de l'existence d'antagonismes sociaux qui perturbent le fonctionnement quasi "naturel" de la société. D'où la thématique de l'apaisement, bien loin du socialisme de luttes et de revendications qui irrigue encore largement la pensée de gauche en France.

L'insistance sur l'organisation de la société civile de manière autonome par rapport à l'Etat est aussi au coeur de cette idéologie. Les principes de subsidiarité, de participation et d'association sont trois des dix principes explicitement désignés dans la doctrine sociale de l'Eglise. On peut y retrouver ici des liens avec la pensée de la deuxième gauche (dans son livre d'entretiens avec Georges-Marc Benamou, Rocard insiste d'ailleurs sur la rencontre du catholicisme et de la gauche comme l'un de ses apports principaux). La volonté de Ségolène Royal de voir émerger des corps intermédiaires forts, qu'ils soient territoriaux ou syndicaux, ou son insistance assez nouvelle à gauche sur le rôle de la famille, témoignent là aussi d'une imprégnation de longue date de cette culture politique assez souterraine en France (mais n'a-t-elle pas commencé sa carrière dans les clubs Témoin de Delors, seule réelle incarnation récente de ce courant de pensée ?).

Dernier point particulier de l'idéologie "royaliste" : le changement de curseur entre démocratie et social. Dans une perspective social-démocrate traditionnelle, la démocratie est un moyen d'atteindre un objectif de transformation sociale. L'objectif final reste commun à l'ensemble des forces de gauche, seul les moyens d'y arriver diffèrent : révolutionnaires pour les uns, réformistes et donc démocratiques pour les autres. Ségolène Royal semble renverser les priorités : la démocratie devient le but, le social le moyen éventuel d'y parvenir. Cela rejoint la vision ordolibérale évoquée plus haut. Son discours au cours de la campagne aura ainsi bien plus souvent mis l'accent sur les questions de méthode et de moyens de la réforme que sur le contenu des réformes, à l'exact inverse du discours de Nicolas Sarkozy (j'y reviens plus bas). L'Etat semble avoir un rôle moins volontariste. Il s'assure du bon ordonnancement des choses, mais laisse une large place au dialogue social, à l'action territoriale et à la démocratie directe. Une véritable révolution copernicienne pour la gauche française.

Ni gaulliste, ni libéral, Nicolas Sarkozy trouve lui sa cohérence idéologique dans une tentative de raccorder la droite d'aujourd'hui à l'histoire longue de la droite. Sa volonté de faire exister une droite décomplexée, son discours contre-révolutionnaire récent, et l'importance qu'il accorde à la question nationale (jusqu'à saluer Barrès en ouverture d'un récent discours à Metz) témoignent d'une nécessité de sortir la droite de l'après-guerre et de retrouver des sentiments mis un peu en sourdine depuis 1945. Mais, est-ce réellement l'idéologie de Nicolas Sarkozy, ou n'est-il qu'un réceptacle des pensées d'Henri Guaino ? J'aurai tendance à pencher pour la deuxième option, ce qui me fait dire que Sarkozy n'est pas le danger volontiers dépeint à gauche mais plutôt l'héritier de Chirac capable de tenir n'importe quel discours pourvu qu'il lui apporte des voix. Mais puisqu'il a choisi d'habiter ce discours "guainiste", on fera comme s'il était le reflet de sa véritable pensée.

Le dénominateur commun de tous les discours sarkozystes, c'est la volonté de cliver, de jouer sur des oppositions binaires et de placer ses électeurs potentiels dans le camp de la "majorité silencieuse". Comme pour Ségolène Royal, il me semble que son discours provient d'une analyse scrupuleuse du 21 avril 2002 et du 29 mai 2005 : la candidate de gauche en a tiré la conclusion qu'il fallait déboucher sur une société plus inclusive (pour reprendre une terminologie blairiste), qui ne laisse plus le sentiment à ladite majorité d'être silencieuse ; le candidat de droite a lui cherché à adopter les aspirations de cette majorité dans une optique plus révolutionnaire de renversement des rapports de force. Etonnant retournement, qui voit la candidate de gauche se fondre dans des aspirations très orléanistes, et le candidat de droite récupérer une part de l'héritage frondeur des orphelins du communisme. Et ce d'autant plus qu'en 2005, les sympathisants de l'UMP ont voté à 80% pour le "oui", alors qu'au sein de la gauche le "non" était majoritaire.

La volonté de liquider Mai 68 affichée par Nicolas Sarkozy depuis dimanche est à relier à cette volonté. Il s'agit non seulement de s'opposer à la complexité de la société en retrouvant des clivages binaires bien identifiables (le beau et le laid, le vrai et le faux, etc.), mais aussi, et surtout, de sortir la droite de son complexe par rapport à la deuxième gauche. Mai 68, c'est en effet le moment de cristallisation du déchirement des deux gauches : la revendication de transformation sociale échappe au Parti Communiste et la critique du totalitarisme s'instille progressivement dans la culture de gauche. Moment symbolique de transformations sociales qui auraient eu lieu de toute manière, mais aussi moment de transformation idéologique de la gauche, et début de la domination sans partage du débat par la gauche. Des années 70 jusqu'à récemment, le débat politique en France s'est organisé autour de l'opposition des deux cultures. La droite n'a plus eu qu'à s'aligner sur ce débat, sans réussir à retrouver une véritable autonomie de discours. Fascinée par la deuxième gauche, la droite de gouvernement a profondément divorcée de la droite idéologique qui ne vivait plus que chez quelques intellectuels vus comme réactionnaires (et pas seulement par la gauche). La volonté d'Henri Guaino me semble aujourd'hui de retrouver une certaine unité à la droite, en réinvestissant les thèmes traditionnelles de la droite depuis le XIXe siècle (mis en sourdine depuis 1945, et plus encore 1968 donc) : la nation, l'effort, la morale, voire une certaine dose de déterminisme. Il s'agit de sortir les électeurs de droite d'une certaine frustration, en exprimant à nouveau de manière claire et explicite des sentiments conservateurs qui n'avaient évidemment pas disparu du tissu populaire.

Le rapport à l'histoire des deux candidats est là aussi assez instructif. Ségolène Royal, contrairement à une certaine tradition de gauche, n'agite pas de figures-totems, et paraît situer son discours et la société qu'elle appelle de ses voeux uniquement dans le temps présent. Nicolas Sarkozy ne manque au contraire pas une occasion de citer de grandes figures de l'histoire de France en fonction des régions qu'il visite. Même des figures de gauche comme Jaurès ou Blum sont convoquées (ce qui ne l'empêche pas de décalquer les critiques contre les 40h du Front Populaire). J'y vois un autre exemple de cette volonté de revigorer le discours de la droite traditionnelle : la nation comme "possession en commun d'un antique cimetière" (Barrès).

Le rôle de l'Etat chez Sarkozy a lui aussi plus à voir avec de vieilles traditions françaises qu'avec le libéralisme adoptée ailleurs par les forces de droite. Il s'agit d'imposer par sa puissance la volonté populaire qui se sera cristallisée au moment de l'élection. L'identification entre le président-chef et l'action publique a un côté quasi bonapartiste : l'élection est perçue comme un plébiscite sur les réformes annoncées par Nicolas Sarkozy. C'est en substance ce qu'expliquait hier soir Valérie Pécresse dans Mots Croisés : les réformes seront appliquées parce qu'elles ont été annoncées, même si les corps intermédiaires s'y opposent. Conception diamétralement opposée à celle de Ségolène Royal. La démocratie n'est pas un mode d'organisation de la société, qui doit vivre de manière continue au sein de la société civile, mais un processus de choix d'options politiques à certaines périodes données. La méthode importe bien moins que le résultat chez Sarkozy. Cette absence de réflexion sur l'espace qui existe entre l'Etat et le peuple (perception très jacobine des choses) se retrouve d'ailleurs dans le leitmotiv préféré du candidat de l'UMP : "travailler plus pour gagner plus" qui occulte complètement la réalité des rapports de forces sociaux au sein des entreprises et les marges de manoeuvre et de liberté respectives des salariés et du patronat.

Deux conceptions assez radicalement antagonistes de l'exercice du pouvoir s'affronteront donc dimanche dans les urnes. Bien sûr, ces éléments idéologiques sont complétés par des éléments plus traditionnels des deux camps et par des logiques plus en phases avec l'ère post-idéologique, mais le choix est bien réel. Evidemment, le mien n'a pas changé par rapport au premier tour.