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22 janvier 2016

Les revanchards

La récente victoire du PiS (Droit et Justice) aux élections polonaises (présidentielle puis législatives) a remis sur le devant de la scène le débat sur le pouvoir de surveillance des normes démocratiques par les institutions européennes, réactualisant l'éternel débat entre souveraineté populaire et État de droit ou, comme le dit plus justement le terme anglais, the rule of law. Ce débat n'est pas nouveau au niveau européen : il avait déjà fortement eu lieu il y a quinze ans avec la formation d'une alliance gouvernementale entre les conservateurs et l'extrême droite en Autriche et, plus récemment, avec le retour au pouvoir de Viktor Orban en Hongrie. Intéressé de longue date par l'histoire et l'actualité des pays d'Europe Centrale, la tentation était trop forte pour moi : peut-on trouver des lignes de force communes entre les situations hongroises et polonaises qui permettraient de mieux comprendre ce qu'il s'y passe réellement ? 

Je pense que oui. Je n'éviterai cependant pas deux écueils : ne vivant ni en Pologne, ni en Hongrie, ne parlant la langue d'aucun des deux pays, je ne serai pas en mesure de déployer une approche très subtile des débats qui agitent les vies politiques locales. D'autre part, à chercher les points communs je passerai nécessairement trop vite sur les particularités de chacun. Mais, faisons de ces écueils des opportunités : la nécessaire distance a aussi l'avantage de mettre en lumière quelques sous-jacents comparables qu'il n'est pas inutile d'avoir en tête. J'en vois même principalement un : Orban comme Kaczynski ont la particularité d'être des revanchards. Ils structurent ainsi leur discours autour de cette passion particulièrement puissante, articulant au moins trois niveaux de revanche, qui leur permettent d'atteindre une large cible électorale : une revanche électorale sur leurs opposants politiques, une revanche idéologique sur le déroulé de la transition (comprise comme la période allant de la sortie du communisme en 1989 à l'intégration aux structures de coopération euro-atlantiques achevée en 2004), une revanche métaphysique sur l'histoire.

La première revanche, la plus immédiate, trouve sa source dans le déroulé récent des alternances électorales dans les deux pays. Pour la Fidesz comme pour PiS, il ne s'agit pas d'une première conquête du pouvoir mais d'un retour au pouvoir après une première expérience stoppée par une défaite jugée injuste. A sept ans d'intervalle les deux partis ont en effet connu un destin curieusement parallèle. En 1998 Viktor Orban devient premier ministre à la tête d'une coalition parlementaire au sein de laquelle la Fidesz fait alliance avec le parti des petits propriétaires (vieux parti conservateur créé au début du vingtième siècle et refondé en 1988) et le MDF, mouvement de droite issu de la dissidence qui dirigea le premier gouvernement post-communiste en 1990. En 1998, la Fidesz réalise 29,4% des voix. Au bout de quatre ans de pouvoir son score monte à 41,1%. Performance impressionnante qui ne permet pas à Orban de conserver le pouvoir : le parti socialiste (les post-communistes) l'emporte avec 42,1%. Orban a si bien réussi qu'il a complètement fagocité l'électorat de ses alliés, devenant une force puissante mais isolée quand les socialistes peuvent faire alliance avec les libéraux du SzDSz. En 2006, nouvel échec : avec 42% des voix il est encore devancé de peu par les socialistes et leurs alliés libéraux. Ceux-ci deviennent ainsi la première coalition gouvernementale à être reconduite au pouvoir depuis l'avènement de la démocratie en Hongrie. Il aura fallu attendre huit ans d'opposition pour qu'Orban revienne à la tête du gouvernement. 

La situation du PiS en Pologne est assez similaire. Il remporte les élections de 2005 avec 27% des voix et forme une coalition avec la ligue des familles polonaises (ultra-cléricaux) et le mouvement "auto-défense" (populiste agrarien). La coalition explose au bout de deux ans ce qui provoque des élections anticipées. Le PiS voit alors son score grimper à 32,1% et ses ex-partenaires de coalition disparaître de la scène politique polonaise. A présent seule force conservatrice étatiste sur l'échiquier politique, le PiS est une force puissante mais seule. Les libéraux de la Plateforme Civique l'emportent largement avec 41,5% des voix. Quatre ans plus tard, les libéraux de Donald Tusk sont reconduits, devenant la première force politique polonaise à faire deux mandats consécutifs. Le score du PiS reste élevé et la vie politique polonaise se structure plus que jamais autour de l'affrontement entre ces deux partis héritiers de l'aile droite de Solidarnosc. 

Car, si le sentiment de revanche électorale est un puissant moteur, il ne suffit pas à expliquer les traits communs des situations hongroise et polonaise. La revanche idéologique sur la période de transition est centrale dans le discours des deux partis. Ils partagent ainsi une volonté commune de "renverser la Table ronde". Le terme de Table ronde est devenue une expression consacrée pour caractériser la manière dont les deux pays sont sortis du communisme. Les représentants de Solidarnosc se sont ainsi effectivement assis autour d'une table ronde pour négocier le partage du pouvoir avec la nomenklatura : lors des premières élections libres, en juin 1989, une partie des sièges étaient ainsi attribués d'office aux communistes. Ceux-ci n'anticipant pas tout à fait le raz-de-marée électoral qui allait les emporter : tous les sièges "libres" à l'exception d'un revenant aux candidats de Solidarnosc. Cette "réfolution" débouchant finalement sur un compromis permettant le recyclage de la nomenklatura en parti social-démocrate concourant librement à l'expression du pluralisme électoral. La grande question qui agitait le débat politique durant les années 90 en Europe centrale était de savoir autour de quel clivage privilégié construire le débat démocratique : post-dissidents contre post-communistes ? En réactivant les vieux partis d'avant le communisme ? Ou finalement en se calant sur le modèle occidental structurant les groupes politiques au Parlement européen ? Les trois options ont été entremêlées, même si la dernière a semblé un temps l'emporter. On s'aperçoit aujourd'hui que c'était sans doute une pure illusion. Si les vieux partis n'ont pas connu un réel succès, la structuration idéologique qu'ils sous-tendaient est réapparue progressivement, captée par des partis plus récents. Ainsi Solidarnosc a accouché de différents partis, couvrant un large spectre politique, démontrant que c'était bien le représentant de la société civile polonaise dans tout son pluralisme. Les deux principaux partis polonais actuels sont ainsi tous les deux issus de l'AWS, plateforme électorale de l'aile droite de Solidarnosc qui remporta les élections de 1997 avant de se disloquer aux abords des élections de 2001. Les options idéologiques étaient devenues trop incompatibles entre les libéraux voulant édifier une société civile et les conservateurs voulant reconstruire un État. Les premiers se sont rassemblés autour de Donald Tusk, les seconds de Jaroslaw Kaczynski. L'on sait qu'il n'est de pire rivalité qu'entre frères ennemis.  

En Hongrie, la transition a aussi été négociée entre les communistes les plus modérés du bloc de l'Est et l'opposition démocratique, emmenée par le MDF de Jozsef Antall. Contrairement à celle de Varsovie, la table n'était pas ronde mais carrée à Budapest. En effet, il n'y a jamais eu de mouvement comparable à Solidarnosc, populaire et pluraliste, en Hongrie. Plutôt le bourgeonnement de structures concurrentes issues de la dissidence intellectuelle : le forum civique (le MDF) au centre-droit, les libéraux (SzDSz) au centre-gauche et la Fidesz chez les jeunes. La table a ainsi plus été le lieu de l'affrontement entre les différentes voix de l'opposition qu'entre les communistes et les dissidents. Le SzDSz et la Fidesz défendant des positions plus fermes que le MDF qui menait pourtant les négociations. Comme en Pologne, cela déboucha néanmoins sur un compromis permettant le recyclage social-démocrate de la nomenklatura. Et Jozsef Antall lança ce mot célèbre à ses détracteurs : "Vous n'aviez qu'à faire la révolution". Viktor Orban, jeune leader de la Fidesz qui se fit remarquer par son discours vigoureux lors des obsèques d'Imre Nagy en juin 1989, a pris au mot son aîné : il a conquis le pouvoir pour faire cette révolution. D'abord en écartant l'aile gauche de la Fidesz en 1995, puis en conquérant l'ensemble de l'électorat conservateur des campagnes magyares, ravivant le vieux clivage capitale/province de l'entre deux guerres, et enfin en se posant en adversaire farouche de cette alliance "contre-nature" des post-communistes et des post-dissidents du SzDSz qui ont gouverné ensemble la Hongrie entre 1994 et 1998 puis entre 2002 et 2010. 

On retrouve ici une obsession du PiS. On se rappelle ainsi de sa volonté d'imposer des lois de lustration beaucoup plus strictes lors de sa première mandature, afin de dénoncer là aussi la soi-disant connivence entre post-communistes et post-dissidents (qui étrangement n'ont jamais gouverné réellement ensemble, mais ont formé une alliance électorale de centre-gauche dans les années 2000 au moment justement de l'affirmation du PiS sur la scène politique). La Hongrie et la Pologne avaient objectivement des lois de lustration beaucoup moins sévères que dans d'autres pays de l'ex-bloc de l'Est, à commencer par la Tchécoslovaquie ou l'Allemagne réunifiée. Fruit d'une transition plus négociée : "Vous n'aviez qu'à faire la révolution". Cette revanche sur la période de transition ne se limite toutefois pas à cette simple frustration de n'avoir pas fait la révolution. Elle a aussi une dimension socio-économique, la Fidesz comme PiS s'appuyant sur les laissés pour compte des réformes libérales conduisant à l'adoption de l'économie de marché et à l'intégration aux instances de coopération euro-atlantiques. Encore contraint par cet objectif non atteint en 1998, Orban profite depuis son retour au pouvoir en 2010 de plus de marge de manœuvre. Kaczynski et ses amis sont arrivés au pouvoir la première fois dans une Pologne majoritairement europhile, à la tête d'une coalition fragile, faisant là aussi office de contrainte à leurs actions. La frénésie législative actuelle, où les lois les plus polémiques sont votées à toute vitesse la nuit pour eviter le débat parlementaire, vient aussi de cette volonté de revanche sur une première expérience du pouvoir vécue comme trop contrainte. Et les taxes spécifiques sur les secteurs bancaire et de la grande distribution, une manière de prendre sa revanche sur les vainqueurs de la période de transition : les grands groupes capitalistes occidentaux ayant racheté progressivement l'ensemble des acteurs locaux dans ces deux secteurs.

Cette revanche sur l'histoire récente s'articule avec un sentiment de revanche sur le temps long également. Les deux pays se sont représentés de longue date comme des victimes de l'Histoire avec une grande hache. Victimes de la Russie et de l'Allemagne - ce qui n'est pas dénué de tout fondement concernant la Pologne il est vrai. Victimes des grandes puissances occidentales, laissées aux mains de l'ogre soviétique - notamment en 1956. Ou amputée de larges parties de son territoire à Trianon au sortir de la première guerre mondiale pour la Hongrie. Ces faits historiques servent bien souvent à hysteriser le débat, donnant un sentiment de "nous" contre le reste du monde qui n'est pas sans danger comme le notait déjà Istvan Bibo dans son œuvre phare il y a soixante ans (Misère des petits États d'Europe de l'Est). Et quand l'histoire récente entre en collision avec l'histoire la plus tragique comme lors de l'accident d'avion à Katyn en 2010, soixante-dix ans après l'horreur du massacre de toute l'élite polonaise par les soviétiques, on comprend que tout n'est pas réuni pour calmer les débats. Victimes de l'Histoire, les nouvelles élites polonaises et hongroises pensent toujours l'être : victimes d'un Occident aveugle face à la menace de l'évolution des mœurs bien loin de la bonne morale cléricale, ou de la confrontation avec les "nouveaux Ottomans". On est bien loin de l'Occident kidnappé cher à Kundera ou de l'Autre Europe de Czeslaw Milosz. Aujourd'hui Orban vante la démocratie illibérale et le modèle oriental de souveraineté Étatique qui se développe à Moscou, Pékin où Ankara. Comme un retour, là aussi, de vieux clivages historiques entre occidentalistes et partisans d'une voie magyare, héritée de la steppe fantasmée, qui anima les cercles intellectuels budapestois au dix-neuvième siècle. La méfiance naturelle de tout Polonais envers la Russie empêche pour le moment le gouvernement de Varsovie de tenir le même discours, mais on sent bien qu'il se trouve déjà des préoccupations communes avec Orban. 

En articulant ces trois niveaux de revanche - électorale, idéologique, métaphysique - Kaczynski et Orban définissent les contours d'un nouvel objet politique, encore mal-identifié, ce qui rend difficile de le réduire à un -isme déjà connu. Démocratie illibérale, basée sur une conception plébiscitaire des choix politiques où rien ne saurait faire barrage à la volonté populaire, profitant du discrédit que connaissent les formes avancées de démocratie représentative, écartelées entre les nécessités d'efficacité et de légitimité de l'action publique. 

Les situations particulières de la Hongrie et de la Pologne ont rendu possible l'émergence de ce phénomène et sa conquête du pouvoir, mais il se pourrait bien que cette tendance se généralise en Europe dans un avenir proche. L'ancrage encore récent de la démocratie libérale à l'Est du continent - et la structuration idéologique encore souple qui y règne - ont permis son éclosion. Sa floraison ailleurs sera facilitée par l'essoufflement de systèmes politiques endogames et la persistance de clivages idéologiques ne permettant pas d'articuler les enjeux de l'époque. Le plus inquiétant est ainsi le peu d'entrain mis par la droite parlementaire européenne à ne hausser qu'un minimum le ton quand les aspects les plus fondamentaux de "the rule of law" sont remis en cause, comme si elle semblait paralysée par la contemplation de son propre avenir. Il y a quinze ans, les sanctions contre l'Autriche étaient mises en place par l'insistance d'un chef d'Etat français conservateur. Quinze ans, que cela passe vite quinze ans.

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