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12 décembre 2015

Démocratie-monde et souveraineté populaire

Le niveau atteint par le Front National au premier tour des élections régionales, et la dynamique dans laquelle il s'inscrit, entre en résonance avec deux tendances de fond particulièrement lourdes : l'une qui dépasse les frontières hexagonales, l'autre qui semble plus spécifique à la situation française.

Côté français, le système politique de la cinquième République est clairement à bout de souffle. En forçant à surjouer l'affrontement idéologique, en interdisant toute culture du compromis (même au niveau du diagnostic, sans parler des solutions proposées), en concentrant des pouvoirs démesurés dans les mains de l'exécutif national au détriment du pouvoir législatif ou des collectivités territoriales, nos institutions créent une confusion dont sait jouer parfaitement le Front National : on nie l'évidence d'une politique sous contraintes (endettement, engagements internationaux et européens, redistribution mondiale des richesses et mise en concurrence des territoires) ce qui permet de développer l'idée d'une collusion non assumée aux yeux de l'électorat. Il y a urgence à remettre de l'oxygène dans le système à tous les étages : non cumul strict des mandats, limitation dans le temps, représentation en partie proportionnelle de l'électorat, rééquilibrage au profit d'un système parlementaire moins dépendant du PR, etc. Le système institutionnel français est tellement verrouillé qu'on pourrait même connaître la situation absurde de l'arrivée au pouvoir suprême d'une force politique qui n'a jusqu'à présent jamais eu à faire la preuve de sa capacité à gérer quoi que ce soit d'un peu conséquent.

L'oxygènation démocratique est nécessaire, mais elle ne doit pas occulter la tectonique des plaques idéologiques à l'œuvre actuellement en Europe, si ce n'est au-delà. Car la poussée du Front National s'inscrit dans le contexte plus général du succès de thèses national-étatistes déjà au pouvoir en Hongrie ou plus récemment en Pologne. Les origines du FN n'ont rien à voir avec la Fidesz ou le PiS, qui ne sont pas des partis d'extrême droite, mais au final leurs idéologies du moment convergent vers un même cocktail fait de "démocratie illibérale", de conservatisme patrimonial, de mesures sociales à destination des classes populaires, et d'un patriotisme économique basé sur le corporatisme. Et bien sûr d'un appel quasi mystique à la frontière. Il se pourrait bien que s'esquisse ici l'un des clivages politiques qui structurera tout le XXIe siècle. Si le XIXe siècle a été structuré par le débat autour de la forme de l'Etat nation en construction (absolutisme vs constitutionalisation, monarchie vs république, libertés individuelles vs puissance de l'Etat), si le XXe siècle l'a été par la question de la redistribution des gains de productivité de la révolution industrielle (capitalisme vs socialisme, résolu en Europe autour du compromis sur une économie sociale de marché et un État providence), le XXIe siècle pourrait bien être le siècle d'une tension maximale entre "démocratie-monde" et souveraineté populaire. 

Les hasards du calendrier nous offrent une illustration parfaite de cette tension entre d'un côté la COP 21 et de l'autre cette poussée du FN. La première peut apparaître comme les prémices de la définition de biens communs transnationaux, et l'exploration de pistes pour les gérer de manière coopérative. Mais chacun voit bien aussi les limites d'une négociation purement diplomatique. Le modèle de gestion coopérative à la fois efficace et démocratique n'est pas encore né. Et la crise d'identité que traverse actuellement l'Union Européenne démontre que les progrès sur ce chemin ne sont pas forcément irrévocables. Ce qui est valable pour le climat concerne pourtant de plus en plus de champs de l'intervention politique, jusqu'aux domaines les plus régaliens. Les récents attentats de Paris ont mis en lumière l'absolue nécessité d'une coopération poussée entre les services de renseignement des différents pays. Dans le domaine de l'économie, la formidable redistribution de richesses qui s'opèrent à l'échelle du monde sous l'impulsion du progrès technique informatique (abolissant les anciennes frontières spatiales et temporelles) peut aussi conduire à des catastrophes sociales comme on en fait le constat depuis la crise financière de 2008. La mise en concurrence de territoires de manière de moins en moins régulée (optimisation fiscale, concentration des mesures d'attractivité sur quelques endroits...) a dors et déjà des conséquences très concrètes sur un accroissement de la territorialité du vote un peu partout en Europe. Celle-ci devient de moins en moins homogène politiquement. Il est donc primordial de mettre au cœur du débat démocratique la question de l'articulation de l'expression de la souveraineté populaire et de l'efficacité de la gestion des biens communs.

Si ce clivage devient prépondérant alors il y a deux écueils majeurs à eviter : ne pas le placer au centre du débat en continuant à lui superposer un clivage technocratie vs populisme ; chercher à maintenir artificiellement en vie des clivages autour de structures partisanes qui ne permettent pas d'incarner les termes du débat. Autrement dit, il faut accepter l'idée qu'en se rapprochant du tiers de l'électorat, le Front National n'est de facto plus uniquement un mouvement d'extrême-droite mais qu'il a réussi à incarner un souverainisme qui rallie à lui une frange de la droite de tradition gaullo-bonapartiste et une frange de la gauche protectionniste. La stratégie impulsée notamment par Florian Philippot a parfaitement su jouer sur les angles morts du débat politique : les questions sur lesquelles, comme l'ont démontré les référendums européens de 1992 et 2005, droite et gauche étaient chacune divisée. Pour eviter de se saborder en premier, chacune a préféré ne pas aborder les questions qui fâchent, malgré leur centralité pour l'électorat. Le piège est en train de se refermer sur elles et, plus grave, sur la France.

Il ne semble alors plus y avoir que deux alternatives : en conservant les institutions actuelles, PS et LR doivent engager une lutte à mort pour devenir le pôle autour duquel se rassembleront ceux qui pensent que le cadre national n'est pas suffisant pour affronter les défis du siècle à venir (c'est semble-t-il le pari que font Valls ou Juppé) ou bien il faut accepter de changer les institutions pour en finir avec cette logique binaire et donner plus de place à l'expression plurielle du corps politique. Et là, on ne voit pas bien qui, aujourd'hui, porte ce discours. La première solution n'est pourtant pas la moins risquée.

01:07 Publié dans France | Lien permanent | Commentaires (0)