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28 juin 2015

L'impasse du Grexit

Ça y est, nous y sommes. Après des mois de vaines négociations, il semble ne plus y avoir d'alternative possible au détricotage de la zone euro. La vraie question est maintenant de savoir si cela peut être cantonné au seul cas grec, ou si nous entamons un processus plus long de déconstruction communautaire - poussé par les conservateurs britanniques et les différents partis financés par le Kremlin. Le seul point positif du Grexit est qu'il permet de mettre en avant les débats à trancher si l'on souhaite poursuivre l'aventure de l'UEM :

- le Grexit est d'abord le fruit du choc des souverainetés : mon peuple (référendum grec) contre le tien (vote nécessaire du Bundestag, entre autres). Contrairement à ce que les soutiens de Syriza veulent nous faire croire, ce n'est pas le combat de la démocratie contre la technostructure qui se joue ici, mais bien le choc des démocraties nationales autour de la gestion commune de la politique économique de la zone euro. Et c'est d'autant plus inextricable. L'absence d'instance de décision liée à la seule zone euro autre que la table du conseil des ministres conduit mécaniquement à l'impasse quand les intérêts politiques des participants ne sont plus alignés (la réélection de l'un passant par la politique opposée à la réélection de l'autre). La question des institutions (parlement de la zone euro, exécutif par delà les gouvernements nationaux) sera donc l'une des questions centrales à trancher pour les 18 États restants.

- le Grexit est aussi le fruit d'un entre deux qui a entretenu le flou sur la nature réelle du débat : était-on en présence d'un pays surendetté face à ces créanciers (ce fut la logique de départ avec l'appel au FMI en plus des institutions européennes et la restructuration massive de la dette privée) ou en présence d'un choc asymétrique au sein d'une zone monétaire (divergences des économies du Nord et du Sud de la zone euro encouragées par des taux d'intérêt insuffisamment différenciés dans les années 2000) ? A entretenir le flou entre ces deux débats, les négociations ont semblé ne pas tenir compte des véritables enjeux : comment rendre la dette grecque soutenable à long terme pour le pays ? comment créer les conditions d'une économie locale non gangrénée par la corruption, moins dépendante des importations, et permettant le financement de la protection sociale de la population ? Personne n'ayant aisément la réponse, le traitement de l'urgence (bien nécessaire évidemment) a semble-t-il occulté jusqu'au bout ces sujets.

- le Grexit rouvre le débat traditionnel de la science économique sur les zones monétaires optimales. Sans mobilité complète des facteurs de production et sans concordance des cycles économiques de l'ensemble des territoires couverts par la monnaie unique, il faut disposer de moyens financiers permettant de mener des politiques d'ajustements ciblés. On revient au débat qui a agité l'Union il y a quelques années : veut-on aller vers une Union de transferts (refusée par les Allemands jusque là), et donc vers un budget transnational de la zone euro (avec éventuellement l'émission d'euro-bonds) ? On revient au premier point soulevé plus haut sur la nécessité d'instances politiques propres pour gérer un tel budget. Bien entendu, une telle politique de péréquation n’exonèrera pas les États membres des réformes structurelles nécessaires pour éviter les phénomènes de passager clandestin. Le chantier est énorme pour trouver le juste équilibre (euro-bonds vs veto ex-ante sur les budgets nationaux ?), et les instances légitimes pour pouvoir faire passer de tels choix.

- le Grexit rappelle enfin qu'il y a une rupture ontologique entre l'extrême gauche et les sociaux-démocrates. La chute du communisme nous l'avait fait oublier. Le choix de rompre les négociations et de proposer unilatéralement un référendum sur une absence d'accord de la part du gouvernement grec nous le rappelle aujourd'hui. Ceux qui avaient parié sur le fait que Syriza n'était qu'un gouvernement de gauche classique juste un peu plus dur dans le verbe, appliquant la grille de lecture classique entre aile realo et aile fundi, n'auront pas vu venir la rupture pourtant inscrite dès le départ dans le choix des électeurs grecs (et le choix de Syriza d'une alliance avec ANEL plutôt qu'avec la gauche modérée). Tsipras retrouvera-t-il désormais les vieux réflexes de se tourner vers la Troisième Rome ? Le danger géopolitique qui guette n'est pas le moindre des soucis qui attendent l'Europe dans l'avenir. Là aussi, le débat sur les relations de l'UE et de la Russie nécessitera courage et clarification.

Un pessimiste est un optimiste lucide, dit-on. Nous restera-t-il seulement suffisamment de lucidité pour poser les questions - à défaut d'y répondre ? Si l'on souhaite que le Grexit ne soit pas qu'une impasse pour l'ensemble de la zone euro, il faudra bien pourtant débattre de ces quatre questions fondamentales : quelles institutions suffisamment légitimes pour arbitrer les différends entre États ? quelle politique budgétaire au service de la production et non des seuls équilibres comptables ? quelles règles de solidarité financière pour lutter contre les chocs asymétriques ? quelles relations avec le grand voisin pourvoyeur aussi bien d'énergie que de déstabilisation politique ?

17:48 Publié dans Europe | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Un revenant! Quel plaisir (et c'est la supériorité du flux RSS...). Je maintiens toujours une page fantòme Lieu Commun: http://bit.ly/lieu-commun

Écrit par : François Brutsch | 02 juillet 2015

Merci François. Bien utile l'agrégateur de flux Lieu Commun (ou ce qu'il en reste).

Écrit par : Allegro / Damien | 03 juillet 2015

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