01 mai 2012

Cohérences et contraintes

Il y a cinq ans jour pour jour, entre les deux tours de la précédente élection présidentielle, j'écrivais un billet intitulé Cohérences qui cherchait à dresser le portrait idéologique des deux candidats d'alors. Etonnamment, ce que je disais de Nicolas Sarkozy s'applique encore parfaitement à sa campagne de 2012. Comme si - ce dont je doutais à demi-mots il y a cinq ans - il y avait bel et bien une cohérence idéologique qui animait le candidat de l'UMP. Pourtant, malgré cette constance dans le discours, mes doutes ne se sont pas envolés. J'y vois surtout le reflet de la cohérence de ses principaux conseillers (Guaino et Buisson en tête) plus que la sienne. Le souvenir de son discours plus libéral et plus modernisateur des années 2002-2004, quand il évoquait discrimination positive, abolition de la double peine, structuration de l'expression institutionnelle musulmane en France et - oui - droit de vote des étrangers aux élections locales, est sans doute encore trop présent à mon esprit. Mais, reconnaissons que la constance dans le choix de ses conseillers - si elle n'a pas l'heur de me plaire - lui permet de ne pas paraître aussi zigzaguant que la caricature qu'on en fait souvent.

Face à lui, François Hollande a pris le relais de Ségolène Royal. S'il y a des éléments communs dans les discours des deux candidats socialistes, il n'est pas aussi facile qu'il y a cinq ans de dresser un portrait idéologique du prétendant de gauche. Non que François Hollande ne fasse pas preuve de constance - son discours de campagne est le même depuis des mois - mais plutôt qu'il soit le plus souvent dans une expression technique - technocratique diront certains - plus que proprement politique. Difficile de rattacher François Hollande a un courant un minimum structuré idéologiquement, héritier d'une des multiples formes du socialisme français. Pas aussi ouvertement social-chrétien que son ex-compagne, ne se réclamant pas particulièrement de la deuxième gauche, bien loin du jacobinisme excessif de la première, il semble attacher à demeurer un "transcourant" comme on disait dans les années 80. Peut-être que les conditions de la victoire - qui semble inéluctable - sont à ce prix. J'y vois surtout l'expression d'un changement de génération à la tête de la gauche, certes effectif depuis dix ans et le retrait de Lionel Jospin, mais qui n'en est que plus aigu alors que l'alternance se profile. François Hollande sera ainsi le premier gouvernant socialiste à avoir accompli tout son parcours politique au sein d'une gauche de gouvernement, alors que la culture politique de ses prédécesseurs s'était - au moins en partie - forgée au sein d'une gauche d'opposition.

Fait inédit, François Hollande pourraît se retrouver à la tête d'un Etat où le Parti Socialiste et ses alliés contrôleraient presque tous les pouvoirs politiques : Elysée, gouvernement, Assemblée Nationale, Sénat, une très large majorité des régions, et une majorité de départements et de grandes villes. On se croirait presque revenu au temps du gaullisme triomphant. Et pourtant, impossible de mener une politique aussi profondément transformatrice de la société et de l'économie françaises que le Général. Le contexte a changé, et détenir tous les pouvoirs politiques nationaux ce n'est que détenir une - petite - partie du pouvoir. Plus que l'effet de le crise de ces dernières années, c'est l'analyse de cette situation paradoxale qui semble structurer le discours de François Hollande. Il a ainsi habilement réussi à ne pas soulever un espoir de changement de société, se contentant de promettre un changement de locataire à l'Elysée, sans provoquer au final de tranferts massifs de voix vers une gauche plus romantique.

Depuis quasiment quarante ans - et la fin du gaullisme - la France a subi, ou participé, à deux transformations majeures. Tout d'abord le reflux mondial de ce que Karl Polanyi avait qualifié de "Grande Transformation" (la mort du libéralisme économique et le renforcement constant du rôle de l'Etat au cours du XXe siècle). Depuis les années 70 et la fin de l'élan reconstructeur des Trente Glorieuses piloté par la puissance publique, on a assisté à un retour des idées libérales dans toutes leurs dimensions : dérégulations économiques et culturelles, décentralisation de l'action publique, baisse de la pression fiscale et de sa progressivité, financement croissant des entreprises et de l'Etat sur les marchés. L'autre évolution, peut-être moins souvent mise en avant sous cet angle, ce n'est pas la construction européenne en tant que telle, mais son "intergouvernementalisation" progressive. Conçue à l'origine selon une approche communautaire cherchant à créer des solidarités de fait pour déboucher à terme sur une organisation fédérale, elle a profondément changer de nature avec la création du Conseil européen sous l'impulsion de Valéry Giscard d'Estaing. Ironie de l'histoire, ce que les gaullistes - réputés hostiles à toute fédéralisation - n'avaient pas réussi à obenir malgré les gesticulations de la chaise vide, c'est le premier président non-gaulliste de la Ve - pourtant réputé "pro"-européen - qui l'imposera. Et pour prouver qu'il a de la suite dans les idées, VGE fera institutionnaliser le Conseil européen par les travaux de la Convention ayant préparé feu la constitution européenne et abouti au Traité de Lisbonne (lire à ce sujet l'intéressant ouvrage de Luuk van Middelaar, philosophe néerlandais et plume d'Herman Van Rompuy, Le passage à l'Europe, paru en début d'année).

Ces évolutions conduisent aujourd'hui le Président de la République, et le gouvernement, à devoir conduire leur action dans un environnement sous contraintes : contraintes financières vu le poids de la dette publique ; contraintes institutionnelles avec la nécessité de siéger à "la Table" et de n'être qu'une des parties prenantes à la décision.

On sent aujourd'hui dans le discours des deux candidats un trouble face à cette situation. Se mêlent en effet à la fois dans leurs discours respectifs une vraie prise en compte de ces contraintes et la tentation de revenir sur certaines de ces évolutions. Le discours de Sarkozy oscille ainsi entre sérieux budgétaire et réduction de la dépense publique d'une part, et protectionnisme illusoire - économique, migratoire et même désormais culturel - de l'autre. François Hollande articule lui son discours autour de trois thèmes : maîtrise (et non réduction) des dépenses publiques, retour à la progressivité de l'impôt, et bras de fer européen sur des initiatives de relance. Moins tranchant, par prudence naturelle ou par stratégie électorale, que son concurrent, la voie reste néanmoins étroite pour le probable prochain locataire de l'Elysée. Même si, dans les faits, ses quatre revendications européennes (accroissement des fonds propres de la BEI, mise en place de projects bonds, mobilisation des fonds structurels votés mais non utilisés vers le financement d'infrastructures, et taxe sur les transactions financières pour accroître les capacités de financement européennes) sont loin d'être des lignes rouges pour la plupart des gouvernements et des institutions communautaires.

Ce trouble n'est pas juste une nostalgie pour des temps plus faciles et plus favorables à la toute puissance publique. Il est aussi le reflet de l'état de la société française. Comment baisser la dépense publique sans abandonner des territoires entiers ? J'imagine volontiers le casse-tête d'un Nicolas Sarkozy président quand il abandonne ses habits de candidat. Les cartes électorales "en archipel" du vote Le Pen doivent donner des sueurs froides à tout responsable politique. Car derrière la menace politique se dresse une menace sociale bien plus dangereuse à long terme. Comment ne pas se laisser enfermer dans le piège mortifère de l'austérité et de la décroissance sans déclencher un durcicement des condititions d'emprunt de la France et abandonner ce qu'il reste de souveraineté à nos créanciers ? J'imagine là aussi les angoisses d'un François Hollande nouvellement élu, devant marcher sur des oeufs alors que chacune de ses déclarations pourra être sur-interprétée.

Dans ce monde du trouble et de la contrainte, que choisir finalement ? Un gouvernement d'apaisement promis par François Hollande est sans doute une solution nécessaire à court terme. Le renforcement de la progressivité de l'impôt et une politique de relance au niveau européen (qui, sans doute, s'articulera au final autour d'un compromis entre les positions néo-keynesiennes de la France et une flexibilité accrue de marchés encore trop réglementés créant des barrières sociales infranchissables entre insiders et outsiders), pour peu qu'ils complètent une véritable réflexion sur le niveau et l'efficacité de la dépense publique, forment certes une voie étroite, mais qu'il me semble devoir être empruntée. A plus long terme, l'évolution des sociétés européennes ne cesse d'interroger et d'inquiéter et aucune solution crédible n'a encore vu le jour dans l'offre politique. Combien de temps les digues tiendront-elles encore ?

16:33 Publié dans France | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Damien ressuscité! Je viens de recevoir coup sur coup les deux derniers billets dans mon flux :-)

Écrit par : François Brutsch | 02 mai 2012

Un billet plus que juste : prémonitoire.

Écrit par : FrédéricLN | 01 décembre 2012

Un billet plus que juste : prémonitoire.

Écrit par : FrédéricLN | 01 décembre 2012

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