30 mars 2008
Domaine privé Pierre-Laurent Aimard
La Cité de la Musique propose en ce moment un Domaine privé à Pierre-Laurent Aimard, pianiste habitué du répertoire contemporain, ancien membre de l'EIC et, entre autres, source d'inspiration des Etudes de Ligeti. Pourtant, les concerts programmés dans le cadre de ce Domaine privé ne se résument pas à la musique du XXe siècle. J'étais aux deux premiers concerts, mercredi et samedi, avec le regret de ne pouvoir assister aux suivants (notamment le beau programme Schumann / Kurtag avec Elena Vassilieva mardi), mais les débuts de trimestre ne sont pas propices aux sorties en semaine.
Mercredi, l'Orchestre National de Lyon (ville natale d'Aimard) mettait à l'honneur trois oeuvres ayant pour thème commun le mythe de Prométhée. Une façon, pour Aimard, de s'inscrire dans le cadre général de la saison de la Cité placée sous le signe du profane et du sacré. Titan qui défie les dieux et se met aux services des hommes, Prométhée résume bien les tensions entre ces deux thèmes, mais est aussi une figure complexe, que chaque époque aborde différemment. Ainsi Beethoven, dans ses Créatures de Prométhée, une oeuvre assez précoce (1801) destinée à un ballet, met en avant, encore plein de l'esprit des Lumières, la gloire du créateur, de celui qui domine le feu et établit un nouvel ordre du monde centré sur l'homme. Un siècle plus tard, Scriabine, dans son Poème du feu (1911) pour piano et orchestre, s'attache plus à celui qui défie l'ordre ancien, qui se dresse seul face aux dieux de l'Olympe. Le piano semble ainsi lutter contre l'orchestre pour faire entendre progressivement une voix indépendante, émergeant du chaos initial pour finir dans une gloire pleine de lumière (à l'origine la pièce a été composée pour un clavier de lumière qui associerait chaque note à une couleur). A la fin du XXe siècle, Luigi Nono dans son Prometeo (1985) prend le contrepied de la tradition classique liée au mythe en proposant une musique toute en pianissimo ("le plus pppppp possible"), qui semble voir avant tout dans le Titan l'être condamné à perpétuité, qui voit son foie sans cesse repousser pour être dévoré par un aigle. Créateur, révolté, condamné, ces trois visions de Prométhée en disent long sur l'air du temps de chaque époque.
L'oeuvre de Nono est vraiment formidable. Assisté par la réalisation électronique de l'Experimentalstudio für akustische Kunst de Fribourg-en-Brisgau, l'Orchestre de Lyon est réparti en quatre endroits de la salle : un groupe sur scène, et un à chacun des trois balcons qui forment le premier étage de la salle. Ainsi spatialisée, la musique n'a pas besoin de déployer la grosse mécanique pour immerger les spectateurs dans une successions de vagues sensibles jouées à des niveaux sonores très faibles. Quatre chanteurs, deux récitants, et trois solistes (flûte basse, clarinette contrebasse et euphonium ou tuba) tissent une musique d'une extrême sensibilité, pleine de bourdonnements, de résonnances et de plaintes extatiques qui revisitent des pans entiers de la culture occidentale (des textes d'Hölderlin, Goethe, Sophocle, Eschyle...). Le traitement des voix est particulièrement somptueux, comme des cris étouffés, que viennent juste souligner les vibrations de la clarinette contrebasse ou les stridences répétitives des cordes. La force de Nono, et de l'interprétation, est d'insufler une vraie sensibilité à cette musique qui pourrait facilement être formaliste. Belle expérience et grande chance de pouvoir entendre ça dans une salle aux dimensions idéales (ni trop grande, ni trop petite).
Samedi, Pierre-Laurent Aimard est seul sur scène pour interpréter l'intégralité de L'Art de la fugue de Bach. J'ai encore peu de références pour comparer son interprétation. L'ordre des fugues et canons ne suit pas tout à fait la numérotation, mais conserve quand même la trame générale d'une complexité croissante. Le contrepoint XIV laissé inachevé par Bach est stoppé net au moment de l'interruption de la partition. J'ai pris beaucoup de plaisir à découvrir l'oeuvre comme un tout qui fait sens au-delà de chacune des fugues. L'interprétation souligne la beauté mécanique de l'écriture tout en évitant d'en faire un règlage d'horlogerie. Envie de prolonger l'écoute sur disque désormais, pour poursuivre l'exploration conjuguée des mondes de Bach et d'Aimard (puisque j'ai jusqu'à présent surtout des oeuvres vocales du premier, et du répertoire contemporain du second).
22:14 Publié dans Concerts | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note






Commentaires
hello Damien,
J'ai bcp aimé Nono aussi, comme je te le disais sur le moment, une impression d'errance et d'atemporalité magnifiquement traduite par les interprètes et les effets de spatialisation. Une des plus belles compositions contemporaines entendues cette année...
Bonne impression d'ensemble pour l'Orchestre de Lyon, hormis des petits détails à la fin des Créatures de Prométhée, et pour moi, un manque de progression dans la conduite de cette oeuvre pas si facile qu'est le Poème du feu, malgré la présence d'un de mes pianistes préférés pour l'interprétation au plus près de l'histoire et du style (aussi bien dans Beethov, Ravel, que Messiaen). Je continue ce soir avec l'EIC à la Cité. Ne loupe pas le Wozzeck de Marthaler, la voix d'Angelo Denoke est d'un naturel merveilleux, tout s'illumine (et pourtant, Marie la prostituée, quel personnage sans espoir) quand elle chante.
Ecrit par : Nepr' | 02 avril 2008
Salut !
Wozzeck, c'est prévu le 16. Pas de problème pour des places de dernières minutes ?
Sinon, quelques lignes sur le concert de l'EIC seront les bienvenues...
Ecrit par : Allegro / Damien | 02 avril 2008
Bladsurb a également chroniqué favorablement ce concert de Pierre-Laurent Aimard. Son récent cd de l'art de la fugue est chroniqué souvent élogieusement dans la presse...
http://bladsurb.blogspot.com/
Ecrit par : ptilou | 04 avril 2008
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