16 janvier 2008
Zeitung
J'ai bien fait de vérifier - sans vraiment y croire - moins d'une semaine avant le début des représentations s'il restait des places pour la nouvelle création d'Anne Teresa de Keersmaeker au Théâtre de la Ville : non seulement, il en restait, mais en héritant d'une place plein centre au rang E (le septième) je n'avais jamais été aussi bien placé pour un spectacle dans cette salle. En plus, j'ai passé un moment d'une intensité émotionnelle et esthétique comme encore jamais un spectacle chorégraphique ne m'avait procuré (certes, mon intérêt pour la danse est récent, mais quand même...).
Le concept de Zeitung revient autant à la chorégraphe flamande qu'au pianiste Alain Franco, présent sur scène. Il y interprète des musiques de Bach et (un peu) Schönberg entrecoupées par des enregistrements d'impressionnantes pièces orchestrales de Webern. Tout repose sur la rencontre, l'échange, la juxtaposition de la danse et de la musique. Sans qu'un signifiant extérieur (enfin une absence de message !) ne vienne alourdir le propos. Tout est subtil, simple, épuré, bref absolument moderne dans l'esthétique proposée. De quoi me réjouir au plus haut point.
Avant même qu'il ne débute, le spectacle donne à voir la scène du Théâtre de la Ville nue, désossée, avec les murs des coulisses, les mécanismes d'élévation des décors, les lances incendies apparents. Pendant que le public s'installe les neuf danseurs de la compagnie Rosas et le pianiste se placent sur le bord du plateau attendant le moment propice pour commencer. A peine l'intensité lumineuse faiblit-elle qu'un couple de danseurs rejoint le centre de la scène et entame des mouvements, sans musique. L'homme semble jouer du yoyo avec le corps de la femme : son bras enlace et désenlace continuellement sa partenaire, dans un jeu permanent d'enroulement et déroulement des corps, de prise de possession de l'espace et, surtout, du temps. Fluidité des gestes et art du contrepoint en légères saccades mécaniques, comme pour annoncer la musique de Bach, à venir. C'est toutefois celle de Webern qui entame le spectacle. Durant toute la durée de celui-ci, les interactions entre danse et musique seront intenses, mais sur une multitude de registres qui maintient l'attention fermement à l'affut. Parfois les corps soulignent la structure des compositions, parfois des discours juxtaposés présentent des correspondances furtives comme pour mettre en lumière la magie de l'instant précis de la rencontre. A propos de lumière, le jeu sur celles-ci, dû à Jan Joris Lamers, apporte une troisième dimension à cette création, proposant lui aussi ses propres rythmes, ses accompagnements occasionnels et ses ruptures subites, mais toujours avec un souci d'économie (on reste dans le contraste épuré du blanc et du noir).
Le discours des danseurs (cinq femmes et quatre hommes) s'articule en solos, duos, trios, quatuors et mouvements d'ensemble qui renouvellent constamment l'intérêt. La chorégraphe dit avoir laissé une large place à l'improvisation, autour d'un langage corporel travaillé à partir des propositions des danseurs lors des répétitions. Les sourires, et mêmes les rires, de ceux qui ne participent pas activement à l'action (mais qui restent quand même présents sur le bord du plateau) semblent souligner ces gestes inattendus. Le langage esthétique reste tout de même unifié autour de propositions fortes qui allient une certaine austérité (ni fioriture ni excès de signifiant) servie par des courbes générales des membres déliées et des saccades de certaines charnières (cou, poignets, hanches...) qui maintiennent un équilibre aussi précaire que magnifique. Accélérations, décélérations, silence et mouvements, statisme et musique, répétition des mêmes gestes sur des contextes sonores distincts... Tout est dans cette idée de tension maîtrisée qui ma plaît tant en art.
A la sortie - et cela dure le lendemain - il reste des images fortes, des séquences bien incrustées dans la mémoire, et l'impression d'une rencontre parfaite de l'esprit et du corps, de l'abstraction de la musique et de l'incarnation de la danse. Du coup, j'attends avec impatience la soirée autour de Steve Reich proposée par Rosas et l'ensemble Ictus dans un mois à Nanterre (reprise d'un programme présenté au Théâtre de la Ville la saison dernière). Début d'une nouvelle passion ?
23:00 Publié dans Scènes | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : danse, Rosas, Anne Teresa de Keersmaeker






Commentaires
T'étais tellement bien placé que je t'ai même pas aperçu...
Moins emballé que toi sur l'ensemble du spectacle. Avec ce retour de la chorégraphe vers quelque chose de plus formel, il me semble qu'on perd en dramaturgie ce qu'on gagne en impro (relativement limitée). Et j'ai ressenti un certain systématisme dans la relation à l'esthétique musicale, les mouvements obéissent alors à la trame de la musique de Bach quand la danse se loge au contraire dans les interstices/brisures des (très belles) pièces orchestrales de Webern. Une fois ces choses repérées, on s'ennuie un peu, malgré un montage très habile des nombreuses séquences. L'aveu d'un équilibre (trop ?) fragile.
Ecrit par : LM | 17 janvier 2008
Comment as-tu fait pour dégoter une place ?
Ecrit par : Nanak | 17 janvier 2008
bonsoir, courrez voir le spectacle qui sera présenté à Nanterre, c'est absolument fabuleux. moi j'y retourne. bien à vous
Ecrit par : Patrizia | 17 janvier 2008
@ LM :
Mince, t'y étais mardi ? Si j'avais su...
The Ex aux Instants ce vendredi ?
@ Nanak :
Sur le site internet du TdV la semaine dernière tout simplement.
@ Patrizia :
Pour le coup, j'ai ma place pour Nanterre depuis plus longtemps.
Ecrit par : Allegro / Damien | 18 janvier 2008
Ouep, j'y étais bien mardi, une personne bienveillante m'avait récupéré une invit', je devais pas être placé très loin dans ton dos... Mais au théâtre de la Ville c'est un peu "Cherchez Charlie" pour trouver quelqu'un dans la salle...
Pour ce soir mon coeur balance entre The Ex (mais c'est loin d'être gagné, toutes les places en prévente sont parties, ils vendent 50 ou 60 places au guichet le soir même) et le très beau programme de l'EIC à la Cité de la Musique.
Ecrit par : LM | 18 janvier 2008
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