14 mai 2007

The Empire strikes backwards

Clémentine Autain lirait-elle mon blog ? Disons que le débat sur les complexes de la gauche flotte dans l'air du temps. L'élue parisienne co-signe ainsi avec Roger Martelli une tribune intitulée Pour une gauche "décomplexée" dans Le Monde de ce jour (également disponible sur son blog). Elle aime visiblement autant l'art du contre-pied que moi. Si je m'évertuais à prendre au mot Laurent Fabius pour détourner le sens de ses revendications d'après-défaite, Clémentine Autain fait un peu de même avec le discours que je portais la semaine dernière, en appelant la gauche à ne pas faire de complexe face à son histoire et ses valeurs traditionnelles. Le texte est un bel exercice de dialectique, dans la plus pure tradition de l'Evil Empire. Les auteurs prennent un malin plaisir à détourner les formules rabâchées du "réalisme de gauche" pour se faire plus réalistes que le réaliste. Quitte à retomber dans l'éternel débat sans issue qui épuise les forces intellectuelles de la gauche ("le centre ! la gauche ! euh... la société ?").

Je note quand même un passage assez révélateur, à mon sens, des raisons profondes des difficultés actuelles de la gauche : "Une gauche qui parle de la question sociale, mais qui apporte des réponses sur tous les terrains, des droits humains à la démocratie, en passant par l'école, la culture ou les enjeux urbains".

On ne peut évidemment qu'être d'accord avec la nécessité de prendre en compte les différents aspects d'un problème, mais je ressens comme un malaise face à la nécessité que semblent éprouver les auteurs de "noyer" la question sociale dans un vaste magma politique multidimensionnel. D'employer le "mais", plutôt que le "et". La victoire intellectuelle de la gauche mouvementiste sur la gauche de luttes sociales - au sens quasi marxiste du terme - est l'une des raisons principales de la faiblesse de celle-ci dans les milieux populaires qui lui étaient jadis acquis (voilà que je remets moi aussi en cause l'héritage de mai 68 !). J'en reviens à mon idée détaillée précédemment d'une absence cruelle de compréhension des mécanismes sociaux et économiques contemporains, faute de chercher à établir une analyse sociologique qui permette d'élaborer des propositions concrètes susceptibles de répondre aux aspirations des citoyens. Sans en appeler à un retour de la lutte des classes, il ne serait sans doute pas inutile de s'interroger sur les moyens de répondre au sentiment de déclassement d'une large partie des classes moyennes, ni de s'inquiéter - au-delà de discours moralisateurs - de la permanence d'un vote de droite dure (FN, et Sarkozy en partie) dans l'électorat ouvrier.

A l'autre bout de la gauche (au centre, donc, faut suivre !), FrédéricLN conteste lui aussi cette approche trop sociologique des choses. Pour schématiser, il pense qu'un parti politique doit plutôt suivre une politique de l'offre que de la demande. On l'aura compris, ma conception des choses est diamétralement opposée à la sienne.

Commentaires

Connaissez-vous donc les "mécanismes sociaux et économiques contemporains" ?

Nombre d'universitaires attendent avec impatience vos révélations.

Ecrit par : Ahem | 15 mai 2007

Je suis assez d'accord avec toi: la droite a gagné car c'est une vraie droite décomplexée - notamment de la culpabilité de l'après guerre qui ne pèse plus grâce au devoir de mémoire chiraquien - mais la gauche a perdu pour la troisième fois, car elle n'a toujours pas compris qu'à Moscou, le Politburo ne répond plus... (même si le GazBuro est au commandes)

Max Gallo dit justement que la gauche est "un héritage en indivision": ne peut gagner que celui qui ne dit rien de ses divergences entre une gauche marxisante, une gauche plus libertaire et une gauche soc-dem. Avoir le courage de lancer un vrai débat idéologique à gauche ? Esperons toujours...

Ecrit par : philippe | 15 mai 2007

"Pour schématiser, il pense qu'un parti politique doit plutôt suivre une politique de l'offre que de la demande."

Puisque tu schématises :-) ça m'incite à réagir, fût-ce un peu en désordre.

Je veux bien assumer un petit morceau de cette pensée. Je pense effectivement qu'un parti est - en partie - constitué par un corps de valeurs, de visions du monde, de visions du possible ; en ce sens, est un "offreur" plus qu'un "demandeur".

Mais il est aussi constitué par des vraies gens, réunis par des proximités sociales, une affectio societatis ; ces gens sont plus des destinataires que des producteurs des politiques publiques, le parti ressemble plus à Greenpeace qu'à Total. Bon, sauf le PS ... constitué paraît-il à 50% d'élus.

Je crois très utile qu'un parti ait une compréhension du monde, une grille de lecture : j'ai trouvé cette direction de ton billet excellente. Mais à la réflexion, un parti qui ne serait que cela s'appelle une revue, ou un blog.

Fonctionnellement, un parti est une machine à présenter des candidats et à les rendre visibles de l'électorat, donc éligibles. C'est bien un offreur, mais de gens (éligibles) plus que de politiques ou de visions. En plus, ce sont ces gens qui sont aussi les décideurs dans le parti ! Ils sont à la fois le produit et le producteur.

Le problème, c'est que la valeur de ces gens pour l'électeur vient justement des politiques qu'ils décideront, des visions qu'ils feront partager par l'administration et par les acteurs sociaux, pour qu'elles deviennent réalité.

À ce point, nos deux analyses convergent : quand un parti est fossilisé, enfermé dans sa "boucle de production de candidats", sa seule chance de survie est de s'ouvrir aux réalités des vraies gens (au risque que des candidats se détachent du fossile parce qu'ils n'ont plus de rapport avec ces réalités). Tu insistes sur les réalités des vraies gens "actuellement", j'insiste sur les réalités "futures", ce qu'on leur propose, mais c'est le même mouvement, de la structure de détention du pouvoir vers la société.

Ecrit par : FrédéricLN | 15 mai 2007

rebonjour seize mois plus tard, pour te faire part ainsi qu'aux aimables lecteurs du nouveau "pays comme le nôtre", de la renaissance de "Démocrate sans frontière", à la même adresse mais avec un nouveau fil “rss” (atom, dotclear 2 oblige).

Ecrit par : FrédéricLN | 05 octobre 2008

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