26 mars 2007

Un pari

On prend un risque à ne pas publier immédiatement les idées de billets qui nous trottent dans la tête : celui de se faire griller la politesse par un autre blogueur, qui aura à peu près tout dit de ce qu'on voulait dire. C'est ce qui se passe avec ce billet d'étape, à un peu moins d'un mois du premier tour, qui devait faire le point sur mes hésitations. Aymeric, en résumant ses propres doutes, a fait un tour de la question assez proche du mien. Tant pis, je me lance quand même.

Cette campagne est étrange. Je ne peux pas dire qu'elle me passionne fortement, mais je suis loin de céder à la mode de la dénonciation trop facile d'une campagne creuse. Je la trouve même plutôt plus intéressante que la moyenne, avec un débat qui aborde des questions assez diverses. Pas vraiment d'impasse dans les thèmes abordés. Un exemple : le refrain trop de fois entendu de l'absence de l'Europe dans la campagne - encore repris en choeur de manière pavlovienne par un certain nombre de commentateurs - ne me semble pas justifié cette fois-ci. Une campagne pas inintéressante, donc. Mais d'où vient mon trouble alors ?

De mes hésitations ? Ce n'est pas vraiment une nouveauté. Depuis que j'ai le droit de vote (européennes 1999), je crois avoir hésité à toutes les élections entre le PS, l'UDF et les Verts - avec un dosage différent selon l'année. J'ai le plus souvent voté socialiste, parfois centriste, parfois blanc, jamais écologiste jusqu'à présent. Mon vote a parfois changé à seulement deux ou trois jours du scrutin. Bref, mon doute actuel n'est pas une nouveauté. Sa nature est en revanche un peu différente. Mes hésitations antérieure étaient le plus souvent le résultat d'une indifférence bienveillante à l'égard des différents candidats auxquels je pouvais apporter mon vote. Au fond, l'un ou l'autre me convenait. La différence ne se faisait au final que sur quelques détails qui emportaient l'adhésion sur l'un plutôt que sur l'autre, sans que cela ne signifie de rejet particulier du candidat finalement non-choisi. Cette fois-ci, je fais face à un mélange plus délicat. Je retrouve de cet élément là : au fond, je suis persuadé que Royal comme Bayrou feraient un bon président ; mais en même temps il y a trop d'éléments surgis dans la campagne qui remettent en question ma bienveillante indifférence. A tel point que je ne suis plus très sûr des grandes lignes que suivrait la présidence de l'un ou de l'autre. Plus que d'autres, cette élection me semble donc baser sur une logique de pari.

Les trois candidats qui ont aujourd'hui une chance d'accéder à la fonction suprême ont pour moi un point commun : le trouble de leurs positions et la difficulté qui va avec de savoir réellement à qui l'on a affaire. Petite revue des trois prétendants.

Nicolas Sarkozy : entre le discours réformiste de 2003 et le conservatisme souverainiste actuel, quelle évolution ! Des trois candidats, c'est pour moi celui dont la cohérence est la moins claire. Pour les deux autres, on a heureusement le sentiment que leurs revirements successifs sont des concessions qu'ils font aux équilibres de courants ou aux mouvements supposés de l'opinion, sans que cela ne remette profondément en cause leur petite musique personelle. Concernant Sarkozy, c'est beaucoup moins évident. Que pense-t-il vraiment ? Est-il cet atlantiste assumée ou le continuateur d'une politique de grandeur nationale qui confond de plus en plus verbe haut et influence ? Est-il pour un rôle réduit de l'Etat dans le champ de la production ou au contraire ce fervent défenseur de la politique industrielle interventionniste héritée du gaullisme ? Est-il celui qui bouscule son propre camp au nom de l'évolution des moeurs de la société française ou au contraire celui qui réaffirme les valeurs les plus conservatrices qui soient ? Est-il celui qui prone une approche confiante de la mondialisation ou au contraire celui qui cherche à erriger de nouvelles protections pour se soustraire aux grandes évolutions du monde ? L'appartenance de Sarkozy au courant gaullo-bonapartiste de la droite - il vient du RPR - me laisse penser qu'au pouvoir il aura tendance à se positionner comme le continuateur d'une doite étatiste et très interventionniste. Et je ne parle pas que de politique économique. Sa volonté récente de créer un ministère chargé de définir les valeurs et l'identité nationale - puisque c'est l'explication de texte donnée par Valérie Pécresse - me conduit à penser, en bon libéral politique, que c'est là un champ d'intervention qu'il n'est pas nécessairement bon de laisser à l'Etat. Si je trouve qu'une grande partie du problème de la gauche actuelle réside dans le fait qu'elle fait l'économie d'une pensée critique de l'Etat - trop souvent considéré comme bon par essence et représentant nécessairement l'intérêt général (mais relisez Marx !) - ce n'est pas pour tomber dans les bras d'une droite tout aussi statolâtre.

Ségolène Royal : je suis assez sensible à ce que je nommerais par commodité "le pari d'Hugues" concernant la candidate socialiste. Son étrange mélange de deuxième gauche décalée - décentralisatrice, participative - et de blairisme - tough on crime - qui ne correspond à pas grand chose d'identifiable dans la tradition socialiste française, m'apparaît comme une occasion assez inespérée de transformer la gauche de gouvernement française. Avec peut-être l'aide involontaire de la percée centriste du moment. Le problème ne vient ici pas vraiment de la candidate, mais du contexte toujours aussi déterioré de la gauche française, tiraillée entre des options bien peu conciliables. Avec toujours le risque que tout cela débouche une nouvelle fois sur une forme de ni-ni où l'équilibre des courants s'impose finalement à la volonté réformatrice de la candidate, et demain de la présidente. Ségolène Royal est convaincante lorsqu'on sent qu'elle est elle-même, qu'elle n'hésite pas à regarder ailleurs (Grande-Bretagne, Scandinavie), qu'elle reprend avec force le discours décentralisateur, qu'elle aborde les questions de la production de manière moins dogmatique que la moyenne, etc. En revanche, quand on sent poindre de manière bien trop précise la plume des chevènementistes dans ses discours - comme une réponse copiée-collée aux discours de Guaino pour Sarkozy - on peut craindre que l'impossibilité d'imposer ses vues originales aux appareils partisans conduisent une nouvelle fois la gauche à décevoir par les deux bouts.

François Bayrou : contrairement aux deux autres "grands" candidats, le président de l'UDF est beaucoup moins contraint par les équilibres de courants de son camp, trop restreint autour de sa personne pour corseter son discours. C'est sans doute là sa force, qui explique sa percée spectaculaire, mais pas vraiment suprenante à mon sens (qu'on se rappelle les scores de l'UDF autonome aux régionales de 2004). La démarche de Bayrou est un étonnant mélange - qui semble assez réussi - de convictions profondes, de tactique à long terme bien sentie et de navigation à vue plus facile vu son positionnement au centre. Malgré ce que répète à l'envi ses adversaires, François Bayrou me semble un centriste de conviction qui a cherché sans relâche à transformer l'UDF d'un rassemblement de la droite non-gaulliste à un authentique centre indépendant des deux camps principaux. De la scission aux régionales 1998 au départ du PPE au Parlement européen en 2004, en passant par des candidatures autonomes en 1999 et 2002, sans oublier l'opposition à la création de l'UMP, Bayrou a forcé son camp à suivre sa conviction - ce qui explique une grande partie de l'inimitié que lui vouent les grands barons "centristes", qu'ils soient encore à l'UDF ou non. Conviction centriste, mais aussi nécessité de tracer son propre sillon pour avoir une chance d'accéder un jour à l'Elysée (je suis persuadé qu'il vise en fait 2012 depuis la fin des années 90). Ca ne semble pas si mal parti. Navigation à vue plus délicate, enfin. La fragilité de l'édifice, qui ne s'appuie que sur un parti de notables vidé de la plupart de ses notables, et qui ne correspond plus vraiment à la seule tradition orléaniste ou chrétienne-démocrate de l'UDF traditionnelle, conduit à jouer sur de la dentelle pour ne pas décevoir de nouveaux venus pouvant vite repartir. De quoi mettre peut-être parfois un peu trop d'eau dans ses convictions. Sans compter un contexte institutionnel bien peu favorable à sa démarche. Bayrou, c'est sans doute des idées intéressantes (même si je ne suis pas d'accord sur toutes, mais je fais confiance à son sens des responsabilités pour effectuer un élégant retournement de veste turque une fois au pouvoir), mais aussi un flou sur les possibilités d'une politique une fois élu. S'il n'est qu'un vote pour casser (le PS, le système, ou que sais-je encore), il ne sera pas le mien. S'il est le résultat d'un pari constructif, peut-être que...

Trois candidatures troublantes, dont deux qui ne me convainquent qu'à moitié (avec un léger avantage à Ségolène Royal à l'heure ou j'écris ce billet), il reste donc la possibilité d'un autre vote : blanc ou pour un "petit" candidat. Le rejet des candidats en présence ne me semble pas assez fort pour me conduire à ne choisir personne. Parmi les petits candidats, il n'y a en fait que Dominique Voynet qui pourrait recueillir mon suffrage. Je ne me vois en effet pas voter pour l'un des deux candidats d'extrême droite ni pour l'un des cinq représentants de la nébuleuse post-communiste. Et pas plus pour le représentant des chasseurs, une activité qui m'est autant étrangère que la pelote basque ou le tricot. Reste donc la candidate des Verts, pour qui j'ai une certaine sympathie - ce qui n'est pas le cas pour tous les membres de ce parti. J'apprécie entre autre chez elle un certain sens des responsabilités, son côté plus "realo" que "fundi", sa faible propension à suivre les modes de campagne et sa capacité à maintenir son cap. En plus, vu son statut de petit candidat on peut plus facilement voter pour elle, malgré les désaccords avec certaines positions de son parti, vu qu'il ne sera qu'un élément parmi d'autres d'une coalition gouvernementale. Et puis, ça me désolerait qu'elle fasse un score beaucoup plus faible que celui de cet (censuré) opportuniste de Mamère la dernière fois. Mais, la sympathie est-elle une raison suffisante d'un vote ? A quoi peut-il servir de porter sa voix à quelqu'un qui n'a que des chances limitées de franchir la barre des 5% ? Voter vert aux municipales ou aux européennes, dans des scrutins de liste, je comprends, mais pour le choix d'un président de la République, j'ai plus de mal. C'est sans doute plus une manière de ne pas trancher soi-même entre Royal et Bayrou - faisant confiance aux autres pour faire le bon choix - et d'attendre le deuxième tour pour se prononcer de manière plus certaine. Une conception du vote à laquelle je ne suis pas sûr d'adhérer pleinement.

Commentaires

Un commentaire rapide pour dire que je ne situerai pas Bové dans la "nébuleuse post-communiste". Son attachement à une tradition libertaire le distingue nettement du communisme (ou des post-communistes). Vu du centre, ou des socialistes, ce sont peut-être des nuances, mais dans la tradition de l'extrême gauche, c'est fondamental. Et j'irai jusqu'à dire que c'est toujours une distinction de taille dans les positions et les programmes actuels des différents candidats d'extrême gauche.
Voilà c'est tout.

Ecrit par : Damien | 27 mars 2007

Joli billet. Je crois que si j'étais français, je ressentirais un peu la même chose...

Ecrit par : david-david | 27 mars 2007

Bravo pour cet article, qui réflète vraiment monb état d'esprit. !!

Pour ma part j'ai fait assez clairement mon choix pour Royal, mais sinon j'aurai pu écrire tout ceci...

J'ai trouvé mon âme soeur politique :-)

Nous dvons être nombreux dans ces méandres abouliques, gageons que nous nous retrouverons au premier, et sinon au second tour.

Ecrit par : jani-rah | 27 mars 2007

Bayrou est un centriste qui a toujours penché à droite même si sa volonté d'autonomie vis à vis de la droite "dure" est incontestable... Pourtant, s"'il l'emporte, il ne sera pas soutenu en bloc par le PS (peut-être quelques dissidents, pas sûr). Il risque d'être un peu comme VGE... Autre donnée inquiétante pour Bayrou, le ralliement de politiques issus de démocratie libérale d'Alain Madelin...

Voynet et l'écologie ? J'ai peur que ce soit un vote témoignage et peut-être inutile.

Parce que Le Pen est sans doute sous-estimé et que S. Royal n'est pas certaine d'être présente au 2d tour.

Quant à moi, ce sera S. Royal. La seule qui a l'issue d'un véritable débat interne, transparent (débats sur la chaine parlementaire) et démocratique a été désignée par les membres de sa formation.

Ecrit par : pas perdus | 28 mars 2007

très bon billet

à référencer !

Ecrit par : serdan | 28 mars 2007

Quelques avis partisans (bayrou-istes) :

Que Bové ne soit pas communiste, je veux bien, mais son programme (la Charte) est super-hyper-étatiste. Buffet, c'est rien à côté.

Que Voynet soit sympathique, j'en conviens, mais ça vaut la peine de lire tout son programme - pas seulement le chapitre environnement - avec le début d'une calculette dans la tête, et désolé, "ça n'a pas de bon sens".

Que Bayrou "assume, sur la Turquie, l'engagement pris par la France", ce n'est pas du futur, il l'a déjà dit.

Ecrit par : FrédéricLN | 28 mars 2007

Il ne faut pas se dévaloriser comme ça !!!, je n'ai pas encore lu celui qui dirait mieux que vous votre hésitation.
Votre article est tout simplement remarquable d'équilibre et de clarté. et cela fait un bien fou tant les caricatures sont nombreuses en phase de campagne (j'y succombe malheureusement parfois, pas trop j'espère).
Mon parcours est assez proche: navigation écolo (yc génération écologie des origines donc assez centriste) et PS. Sans adhésion partisane jusqu'il y a un an.
Mon enfant est né entre le 11 septembre 2001 et le 21 avril 2002...ça a murit et je me suis dit que je ne pouvais pas le laisser grandir dans ce monde là sans que je ne fasse rien même modestement .
ça a murit, j'ai regardé l'évolution de Ségolène Royal et du PS, j'ai sauté le pas il y a un an...mon premier article sur Ségolène Royal sur mon blog tournait autour du pari de Pascal !!!
J'ai donc été sensible à ce passage du pari dans votre article.
Un point important, je pense que Ségolène Royal marque un début d'évolution du PS (et cela comprend le chevènementisme..mais c'est une autre histoire), j'y crois sincèrement. C'est encore fragile et l'irruption de Bayrou me semble la fragiliser, ne pas vouloir la prendre en compte (d'où un certain manque de calme de ma part parfois).
Voilà c'est un peu brouillon...mais continuez à hésiter, c'est très utile le doute

Ecrit par : Erasme de Metz | 28 mars 2007

disons que le % de Voynet peut avoir une influence certaine quand à la suite : les législatives qu'ils prendront avec beaucoup plus de facilité (en effet si tu veux voter Verts mais qu'ils sont pas là, car affaibli et préférant laisser la place, tu fais comment...)
c'est également donner un signal aux présents au second tour (bon ok Chirac en 2002 a fermé les yeux...)

Ecrit par : metallah | 01 avril 2007

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