19 mars 2007

L'Europe approximative de Sarkozy

Nicolas Sarkozy était hier soir l'invité de France Europe Express sur France 3. Son échange avec Daniel Cohn-Bendit sur son éventuelle politique européenne laissait entrevoir un faible intérêt pour les questions communautaires et une influence croissante des thèses souverainistes dans son discours, sans doute servie par sa "plume" Henri Guaino.

Sur différents sujets, le candidat de l'UMP a laissé apparaître quelques largesses par rapport au droit communautaire. Ainsi, quand Daniel Cohn-Bendit l'a interpellé au sujet du passage de l'unanimité à la majorité qualifiée en matière d'immigration, le ministre-candidat s'est pris les pieds dans le jargon communautaire en mêlant clause passerelle et coopérations renforcées, liant les deux, alors que ce sont deux modalités différentes d'une évolution souple des règles communautaires (qui ne nécessitent donc pas une renégociation des traités). Mais, au-delà de l'absence de maîtrise des concepts - qui n'aurait pas grand chose de gênant si les affirmations du candidat n'étaient pas aussi péremptoires - c'est sur les contradictions entre la parole et les actes que le discours de Sarkozy pêche réellement. Il a beau jeu de se déclarer favorable au passage à la majorité qualifiée en matière de politique d'immigration quand, parallèlement, les députés européens de l'UMP votent en faveur d'un amendement de suppression de l'application de la clause passerelle dans ce domaine. Au moins, ici, Sarkozy n'est pas un partisan de la rupture : le décalage entre le discours et les actes est une constante de la politique européenne de la France.

Autre point bancal dans l'argumentation européenne du candidat : le processus de ratification du "mini-traité" institutionnel qu'il propose pour sortir de la crise provoquée par les "non" français et néerlandais. Je ne suis en soi pas opposé à l'idée de ce "mini-traité" - si ce n'est qu'une première étape avant une renégociation plus globale - mais il me semble que dans son discours, Sarkozy développe une approche contradictoire. Il affirme ainsi que les pays ayant voté "oui" à la constitution n'auront pas à ratifier ce nouveau traité puisqu'il ne fera que reprendre le contenu de la constitution (ce qui juridiquement me semble un non-sens), et que concernant la France une ratification parlementaire suffira parce que ce texte sera différent du texte rejeté par les Français par référendum. Allez comprendre ! 

Plus inquiétant, de mon point de vue, est le retour dans le discours du candidat de l'opposition entre grands et petits pays. Rien de tel pour braquer un bon nombre de nos partenaires. La proposition d'un directoire des "six grands" un temps avancée par le ministre avait, semble-t-il, été remise au placard dans ses déclarations les plus récentes. Je m'en étais réjoui. Le retour de cette vision très intergouvernementale basée sur les seuls rapports de force diplomatiques et sur un affranchissement des règles communautaires - expérimentée par le ministre de l'Intérieur avec son G5 médiatique (une photo à cinq passe mieux qu'une assemblée à 27 où l'on ne reconnaît pas la tête des participants, il est vrai) - donne sans doute le témoignage le plus net du caractère bien peu profond de la pensée européenne de Nicolas Sarkozy. Peut-être que s'il avait assisté à quelques réunions du Conseil des ministres, son point de vue n'aurait pas été le même...

La Slovénie était à la fête hier soir dans le discours du candidat. Sa présidence à venir (début 2008) de l'Union a été balayée d'un revers de la main comme n'étant pas du poids de celle de la France (fin 2008). Et si moins de volonté d'affirmer son identité nationale n'était pas un avantage pour dégager des accords au niveau européen ? Par ailleurs, Sarkozy a affirmé que le taux de l'IS était de 0% dans la petite république alpestre pour les bénéfices réinvestis dans le pays, alors que c'est en fait le cas à l'autre bout du continent, en Estonie. Le taux de l'IS en Slovénie est en fait de 25%, l'un des plus élevés des nouveaux adhérents d'ailleurs. Et dans sa diatribre contre le dumping fiscal des pays de l'Est, Nicolas Sarkozy a oublié de préciser que le taux d'imposition le plus bas en la matière était pratiquée par l'Irlande. Un peu à l'Ouest, le candidat ?

Concernant l'euro, je n'ai toujours pas compris comment il comptait infléchir la politique de la BCE. Il a refusé de modifier les traités sur le sujet et s'est contenté de reprendre le ministère de la parole qu'il affectionne. "Il faut faire comme les autres" (Américains, Japonais, Britanniques). Pourquoi pas. Mais si les règles ne sont pas les mêmes, ne faut-il pas se pencher sur lesdites règles ? Encore un discours de campagne qui sera bien vite oublié une fois au pouvoir, ou utilisé occasionnellement pour se défausser de son inaction en la matière. Rien, bien entendu, sur des règles de gouvernance économique au niveau de l'eurogroupe. Même les maigres avancées du TECE en la matière ne sont qu'un lointain souvenir.

Dernier point abordé par le candidat dans son intervention sur le sujet : le projet d'une Union méditerranéenne comparable à l'Union européenne. Diable ! Voilà un projet extêmement ambitieux, évoqué d'une phrase en fin de parcous, sans véritable précision, si ce n'est que les relations avec la Turquie devront se situées dans ce cadre plutôt que dans celui de l'UE. Utile précision, néanmois, qui révèle la véritable nature du projet : engluer nos relations avec ce pays-candidat dans un vague maelstrom intergouvernemental aux réunions épisodiques destinées à annoncer de bonnes résolutions en matière de lutre contre le terrorisme et l'immigration clandestine. On est bien loin d'un projet comparable à celui de la communauté européenne des débuts contrairement aux affirmations de Sarkozy. L'échec d'Euromed exige pourtant une véritable ambition sur le sujet (qu'à ma connaissance seul DSK a pour le moment abordé, il y a déjà quelques temps, parmi les hommes politiques français). On retrouve là l'influence d'Henri Guaino, et d'une certaine conception souverainiste de l'Europe toujours forte en France, qui voudrait "équilibrer" l'élargissement à l'Est par une politique méditerranéenne de l'Europe, mais qui se refuse à aller jusqu'au bout de sa logique en préférant privilégier la seule action intergouvernementale en la matière. 

medium_guaino.jpgJe me suis amusé à ressortir le petit bouquin publié par la très souverainiste fondation Marc Bloch (existe-t-elle encore ?) en 1999 autour d'un débat opposant justement Henri Guaino à Daniel Cohn-Bendit. Et là, surprise (enfin, pas vraiment), la plume du Chirac version fracture sociale, soutien de la liste Pasqua/Villiers contre celle de Sarkozy en 1999, termine son intervention par un appel à une Union méditerranéenne sur fond de diatribe anti-américaine (c'était l'époque des bombardements de l'OTAN sur la Serbie) et pour mieux souligner l'impasse, selon lui, d'une politique trop tournée vers l'Est et trop communautaire. 

Du désavantage d'écouter plus Henri Guaino que Michel Barnier ou Alain Lamassoure.

Pour le reste, Julie Coudry, Martin Hirsch et Daniel Cohn-Bendit, c'était très deuxième gauche comme contradicteurs. Ce qui n'était pas pour me déplaire. Mais ça ne m'aide pas beaucoup plus à trancher entre Ségolène Royal, Dominique Voynet et François Bayrou...

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PS (post-scriptum) : Je lance une souscription pour réunir les fonds destinés à envoyer un exemplaire (dédicacé si possible) de Pop Internationalism de Krugman au candidat de l'UMP. Qui se joint à moi ?

RPR (remarque post-rédaction) : Plus d'Euro-Sarko ? Allez faire un tour sur Le Croche-Pied et chez Catherine Guibourg.

Commentaires

Bonjour,

Merci pour le lien. Tout à fait d'accord avec vous. Je me pose des questions sur Guaino: après tout, c'est Sarkozy qui prend la parole et qui donc doit assumer ses discours. Cela me rappelle les polémiques sous Louis XIV: "le roi ne peut pas se tromper: s'il prend des mauvaises décisions, c'est à cause de ses conseillers." Je me demande donc si les discours "Barnier" (Bruxelles par ex) n'étaient pas les discours électoralistes qui visaient à séduire les centristes et que les discours "Guaino" (Strasbourg) sont ceux qui représentent la véritable pensée de Nicolas Sarkozy (anti-euro, souverainistes, néo-gaullistes, etc...)

Ecrit par : Thomas Lefebvre | 19 mars 2007

Ah, donc ce serait Daniel Cohn-Bendit qu avait raison...

Je dois dire que ce lundi je me demandais si je trouverais dans la presse marchande sur le net (Libé, Nouvelobs, Monde, Marianne etc...) un article sur les prestations de Royal et Sarkozy sur FR3 se succédant en deux jours... C'était une belle occasion pour un article intéressant... je n'en ai vu aucun écho...
La seule qui a eu droit à un espace médiatique c'est Parisot, qui a participé aux 2 émisisons, critiquant Royal (normal vu la façon dont Royal lui a cloué le bec avec autorité et justesse)

Il aura fallu que je vienne sur ce blog pour lire, enfin, quelque chose d'intéressant à ce sujet

Ecrit par : Jacques Adam | 20 mars 2007

Idem Jacques Adam ... merci pour cette analyse structurée et documentée !

Ecrit par : FrédéricLN | 20 mars 2007

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