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10 janvier 2006

"Mélancolie" au Grand Palais

Vue hier au Grand Palais, la très belle expo sur la Mélancolie en Occident à travers les siècles. Comparée à celle autour des peintres autrichiens du tournant du XXe siècle, je l'ai trouvé peu fréquentée ! Il y avait pourtant du monde, mais juste en deça du trop-plein, ce qui faisait qu'on pouvait tout de même relativement bien circulé entre les oeuvres.

Sous-titrée Génie et folie en Occident, l'exposition cherche à mettre à jour un trait caractéristique de la civilisation née d'Athènes et de Jérusalem qui, selon Jean Clair, le commissaire de l'exposition, ne se retrouve pas dans les grandes civilisations orientales. Sans doute est-ce dû à la conception linéaire du temps qui s'est développée en Occident (attente messianique juive et règne de l'Invisible grec). La vie sur terre n'a qu'un temps, sans espoir d'y revenir dans une réincarnation future. La présence de la mort sera donc, dès le Ve siècle avant J.C. et les représentations du suicide d'Ajax, un des thèmes centraux développés par les artistes qui cherchent à comprendre cette étrange humeur instable, caractérisée par la sécrétion d'une "bile noire" (d'où le terme en grec de melan kholia). Même quand la mort n'est pas explicitement présente, la complainte face au temps qui passe afflige l'homme grec comme l'illustre la figure de Pénélope. Avec les deux héros homériques se structurent ainsi deux représentations qui marqueront toute l'histoire de l'Occident, au-delà des différentes interprétations de la mélancolie à travers les siècles.

Aristote en faisait un élément caractéristique des hommes d'exception (grands dirigeants, artistes, philosophes). Comme si leur conscience du monde plus aiguisée que la moyenne ne pouvait que les conduire à les rendre malheureux. Mais, dès le haut Moyen-Âge, avec l'avènement du christianisme en Europe au IVe siècle, l'appréhension de l'humeur mélancolique change. Elle n'est plus un signe distinctif du génie, mais devient au contraire synonyme de tentation démoniaque à laquelle il faut résister pour qui veut s'affirmer saint - ou au moins homme de foi qui marche dans les traces du Christ. La figure de l'ermite - comme Saint Antoine - qui se retire au désert pour méditer, et qui se trouve tourmenter par ses démons, est ici centrale. Des oeuvres de maîtres rhénans illustrent à merveille ces représentations médiévales du "bain du diable". Astucieusement - et c'est une constante bienvenue tout au long de l'expo - un tableau moderne (en l'occurence de Max Ernst) dialogue avec les toiles anciennes. Cela permet de mettre en lumière des sources parfois obscures de représentations modernes, tout en perturbant juste ce qu'il faut le déroulement chronologique de l'exposition.

Mais le premier grand moment de l'expo, à mon goût, est la Renaissance. Marquée par la redécouverte des sources antiques, l'époque redonne une connotation plus positive à la mélancolie. Peu d'Italiens parmi les oeuvres proposées. Les peintures viennent plutôt de l'Europe du Nord, et notamment d'Allemagne, avec, bien entendu, des merveilles de Cranach l'Ancien et de Dürer - deux de mes peintres préférés.


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La mélancolie redevient le trait distinctif de l'homme conscient du monde et de ses tourments. La connaissance - mesure du temps et de l'esace comme le montre à merveille la gravure de Dürer, avec le polygone à douze faces, symbole mélancolique qui court jusqu'aux représentations abstraites du sentiment au XXe siècle - ne suffit pas à arraisonner le monde. L'un des rares mythes modernes né en Occident de source non-grec ou non-juive - celui de Faust - apparaît dès lors comme une figure centrale de la rationnalité renaissante. Pour comprendre le monde, Faust accepte de donner son âme au diable. Si au Moyen-Âge il fallait lutter contre les tentations démoniaques, à la Renaissance la soif du savoir et de la maîtrise technique conduit l'homme à s'abandonner à Satan. La mélancolie est l'expression de cet abandon. Pour les temps modernes, cela semble le prix à payer. Ce n'est qu'avec la crise de l'esprit européen au XIXe, et surtout au XXe siècle, que le mythe se retournera pour signifier le refus de la totalité rationnelle (je pense au Docteur Faustus de Thomas Mann par exemple), et le passage de la modernité à la post-modernité.


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La toile de Cranach l'Ancien est pour moi une petite merveille. D'abord j'ai une passion de longue date pour les visages du maître allemand, et là encore, le charme opère avec le visage de l'ange - présence forte et immédiate qui atire l'oeil du spectateur. Qui semble l'appeler, le mettre en demeure par delà les siècles de prendre garde aux dangers qui le guètent. Dans la toile ici reproduite, ce danger semble symboliser par l'angelot sur la balançoire au fond. Au moment où celle-ci est à son point ascendant, elle s'aprête à repartir en arrière, vers les tourments et l'obscurité. Cette idée de balancier évoque évidemment le temps qui passe, son caractère instable (comme l'est le caractère du mélancolique), son impossible arrêt. Il évoque Saturne (Khronos en grec) dévorant ses enfants.

Le célèbre tableau de Goya représentant Saturne ne fait pas partie de l'exposition. Mais son ombre est fortement présente pour ce qui concerne les temps modernes. Goya est d'ailleurs certainement le peintre le plus abondamment représenté au cours de l'exposition. Mais, concernant l'époque des Lumières (et leurs ombres), c'est une petite toile de Watteau qui m'a le plus attiré.


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On retrouve d'abord tout le charme discret du trait de Watteau. On découvre surtout beaucoup de pudeur dans cette jeune femme de dos. Ce visage caché est d'ailleurs une caractéristique commune à un grand nombre d'oeuvres de l'exposition. Qu'il soit pris dans les mains du penseur, ou qu'il ne regarde tout simplement pas le spectateur, il dégage à chaque fois une attitude songeuse, un peu détachée du monde - de l'espace et du temps. C'est là je trouve toute la force du tableau de Watteau. Il évoque beaucoup en montrant relativement peu. La large place laissée à la nature, tout comme le contraste entre la proximité des jeux amoureux des deux personnages de doite et le détachement de la femme debout, retranscrivent à merveille le sentiment mélancolique. A la fois terriblement doux et tentant, et désespéré et douloureux.

L'étape historique suivante est évidemment celle la plus facilement assimilable à l'idée de mélancolie : le romantisme. Là encore, l'Allemagne est en première ligne avec l'incontournable - mais non moins splendide - Caspar David Friedrich. 


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Les toiles parlent quasiment d'elles-mêmes : crépuscule, mer, grands espaces et petits personnages, dos tournés... il n'y a qu'à se laisser porter par la contemplation purement esthétique. Cette place centrale de la peinture allemande au cours des siècles peut sans doute s'expliquer par l'idéalisme développé par la grande philosophie allemande. Comme un revers de la médaille - ou un antidote face à la volonté totalisante du système hégelien. Friedrich ouvre ses toiles sur l'infini, l'impossibilité de la maîtrise du monde, la vanité de la raison triomphante de l'Aufklärung. Premières fissures dans la modernité.


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Le XXe siècle appronfondira cette vision, en faisant notamment entrer la mélancolie dans le champ du politique. C'est Paul Valéry qui déclare les civilisations mortelles au lendemain de la première guerre mondiale. C'est Franz Rosenzweig qui ouvrira la voie à une réhabilitation de la révélation face à la raison toute puissante. C'est l'idée de progrès qui sombrera dans ses incarnations totalitaires. Ce sont les expressionnistes allemands (encore), comme George Grosz, qui dépeindront une société marquée par la furie moderne (la grande ville, la grande guerre, la technique... et le manque d'amour, de sensibilité). C'est, plus près de nous, le survivant Zoran Music qui témoignera du mal du siècle du tout politique.


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Un tableau assez marquant intellectuellement (mais pas trop esthétiquement parlant) est l'oeuvre du peintre russe Boris Koustodiev. Il représente un géant tenant un drapeau rouge et est intitulé Le bolchévique. Glorification de la révolution russe au premier abord. Mais étrange sentiment d'une réminescence de certaines toiles de Goya. Le Saturne dévorant ses enfants n'est pas loin. Le temps, qui prend sa forme paroxystique dans l'évènement révolutionnaire (le progrès en marche), se retourne toujours contre ses propres enfants. La mélancolie comme forme de la dissidence intellectuelle ? C'est assez pertinent pour qui connaît un peu les oeuvres littéraires issues de l'Europe centrale soviétisée.


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Moins dramatique dans ses conséquences - mais pouvant également provoquer de vives douleurs chez l'être mélancolique - la société du spectacle, du divertissement, de la grande ville bouillonnante où il faut toujours être performant, est un autre champ d'expression du sentiment atrabilaire. C'est ce que semble nous dire Hopper avec cette femme isolée, alors que d'autres profitent de l'illusion plaisante qu'est le cinéma. Mélancolie contemporaine.

22:00 Publié dans Expo | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : expo

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